"Je n'ai pas envie qu'on me laisse mourir": quand le Covid menace la prise en charge du cancer

Chargement en cours
Intervention sur un patient non  Covid à l'hôpital Lariboisière à Paris, le 14 octobre 2020
Intervention sur un patient non Covid à l'hôpital Lariboisière à Paris, le 14 octobre 2020
1/3
© AFP, LUCAS BARIOULET

, publié le vendredi 13 novembre 2020 à 11h35

"Le plus dur, c'est de ne plus pouvoir se projeter." Des malades du cancer privés d'intervention chirurgicale du jour au lendemain, en raison de l'épidémie de Covid-19, témoignent de leur désarroi face aux arbitrages médicaux.

Jean-Pierre, 81 ans, a appris en juillet qu'il avait un cancer du cardia - jonction entre l'œsophage et l'estomac. Son protocole de soins prévoyait quatre cures de chimiothérapie avant d'enlever la tumeur, fin octobre, dans un hôpital de Savoie: "ma chance, c'est qu'elle n'a pas encore migré, je n'ai pas de métastases", raconte l'octogénaire à l'AFP.

"Deux jours avant, on m'a appelé pour me dire qu'il n'y avait plus de lit de réanimation disponible pour mon opération, ce qui veut dire que si jamais ça se passait mal, je resterais sur le billard... autant jouer à la roulette russe."

"Ce qui me chagrine, poursuit-il, c'est le non-respect du patient car on lui supprime des chances de survie. Je ne suis pas gâteux, je n'ai pas Alzheimer, j'ai encore une vie active (comme auto-entrepreneur dans l'expertise automobile, ndlr), je n'ai pas envie qu'on me laisse mourir".

Avec l'afflux de malades du Covid-19, les déprogrammations se multiplient dans les hôpitaux - le taux est de 62% par exemple aux Hospices Civils de Lyon, tous secteurs d'activité confondus.

Le ministre de la Santé Olivier Véran a assuré que "la chirurgie pour cancer" devait être préservée car "on ne protège pas la santé des uns en compromettant celle des autres". "Cela fait partie des activités auxquelles le CHU prête une attention toute particulière en raison des pertes de chances possibles", confirment les HCL, sans détailler leurs chiffres.

- Le préventif est-il urgent? -

Cette position de principe souffre des exceptions. L'association RoseUp a reçu des dizaines de témoignages sur une plate-forme en ligne depuis le 30 octobre, dont les trois-quarts viennent de la région Auvergne-Rhône-Alpes, exposée fortement au coronavirus.

"Psychologiquement, c'est difficile", confie à l'AFP une malade de l'Isère sous le couvert de l'anonymat. On lui a déjà enlevé une tumeur mais cette porteuse d'une mutation du gène BRCA, qui accroît la probabilité de cancer du sein et de l'ovaire, devait subir en novembre une ablation prophylactique de ces organes.

Il a suffi d'un coup de téléphone et l'opération, préparée depuis plus d'un an, était reportée sine die, jugée non prioritaire: "certes, je n'ai pas de tumeur aujourd'hui mais qui dit que dans quelques mois, je n'en aurai pas une?", s'interroge la quadragénaire.

"Le préventif est-il urgent? C'est le débat", abonde une autre patiente, médecin de profession dans le Rhône, qu'un cancer agressif, ayant nécessité l'ablation d'un sein il y a deux ans, a convaincue de se faire enlever l'autre. L'intervention, prévue le 5 novembre, a été annulée la semaine précédente.

"On nous explique qu'on ne veut pas avoir à choisir entre deux patients en salle de réanimation mais en réalité, on trie en amont qui va se faire opérer, et quand. Ce choix-là n'est pas assumé", estime cette femme de 38 ans.

- File d'attente -

Le contexte sanitaire affecte aussi le dépistage et le suivi des patients.

"Faire une coloscopie sous anesthésie générale, c'est devenu compliqué", regrette Jean-Pierre Martin, président de la Ligue contre le cancer dans le Rhône. Au niveau national, l'association redoute qu'après les deux confinements, des dizaines de milliers de cancers n'aient pas été détectés.

"Il ne faut pas que les gens retardent leur bilan: l'imagerie, l'endoscopie sont maintenus", a répondu jeudi devant la presse Marie-Thérère Leccia, qui préside la commission médicale d'établissement du CHU de Grenoble.

"L'objectif est de maintenir au maximum l'activité de soins et de diagnostic", affirme Patrice Peyrat, directeur du plateau opératoire au centre anticancéreux Léon-Bérard, à Lyon. Sur 278 patients inscrits en chirurgie depuis le 26 octobre, 50 ont été déprogrammés, dont deux seulement ayant un cancer évolutif.

Reste que "des malades se retrouvent en file d'attente et, dans quelques mois, si leur opération pose problème, vous ne pourrez pas les empêcher de penser qu'ils ont été victimes d'une injustice", souligne M. Martin.

En attendant, RoseUp essaie de leur fournir une solution, au coup par coup. Cette semaine, l'association a trouvé un lit à Clermont-Ferrand pour une malade dont la double mastectomie prophylactique avait été annulée à Lyon. "Quand une femme décide de se faire enlever les deux seins, ce n'est pas de la chirurgie esthétique", revendique la directrice de RoseUp Céline Lis-Raoux.

Vos réactions doivent respecter nos CGU.