Ventes d'armes françaises: l'auteure d'une enquête dénonce ce "point obscur de la République"

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Manifestation contre les ventes d'armes françaises à l'Arabie Saoudite, le 9 mai 2019 au Havre
Manifestation contre les ventes d'armes françaises à l'Arabie Saoudite, le 9 mai 2019 au Havre
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© AFP, JEAN-FRANCOIS MONIER

AFP, publié le mercredi 15 mai 2019 à 17h30

La journaliste Anne Poiret dénonce un "déficit d'information très problématique" sur les ventes d'armes françaises, et espère que la "prise de conscience" vis-à-vis de l'Arabie saoudite ne retombera pas, dans un entretien à l'AFP à propos de son livre sur cet "angle mort de la politique française".

Pour "Mon pays vend des armes", enquête de 300 pages publiée mercredi, la journaliste et documentariste, spécialiste des après-guerres au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie, a mené pendant 18 mois des investigations en France -- "troisième exportateur mondial d'armes" -- en Europe et en Egypte.

"Lors de reportages notamment en Libye, au Yémen et en Irak, des civils m'ont souvent interpellée dans ces pays dévastés: +Vous êtes à l'aise, les Français, le pays des droits de l'Homme, avec toutes les armes que vous nous refourguez ?+"

Durant son enquête, elle s'est heurtée à une "stratégie de l'évitement" et a vu se dessiner ce "point obscur de la République".  

Paris a livré en 2017 pour 1,38 milliard d'euros d'armement à l'Arabie saoudite, son deuxième plus gros client l'an dernier après l'Egypte, accusée par les ONG de graves violations des droits humains.

Lors d'une récente audition parlementaire, la ministre des Armées Florence Parly a mis en avant notamment les intérêts industriels et l'autonomie stratégique de la France pour justifier ces exportations.

Mais Anne Poiret déplore "un déficit d'information des citoyens français et de transparence au niveau du Parlement", ainsi que des risques de violation du Traité sur le commerce des armes (TCA) et de la Position commune européenne sur le sujet, signés par la France.

La controverse a pris de l'ampleur après l'assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi en octobre 2018 : "L'affaire a fait incroyablement changer les choses en France, parce que tout à coup, mondialement, l'alliance que l'on avait avec l'Arabie saoudite a été exposée, ainsi que les mensonges jour après jour de ce pays" et de responsables français. 

- "Prise de conscience" -

La semaine dernière, un cargo saoudien a suscité une polémique en Belgique -- où il a effectué un chargement à destination de l'Arabie -- et en France.  "Il y a une prise de conscience (...) Il y a un tournant, il ne faut pas que cela retombe", estime Mme Poiret.

Des fabricants d'armes, responsables d'usines, employés d'usines "protégés par leur appartenance à un syndicat" et ex-ministres ont finalement témoigné auprès de la journaliste, certains anonymement. 

Ils éclairent l'industrie de l'armement en France, si "fuyante", et le fonctionnement de l'appareil d'Etat par rapport à ces ventes, notamment les rouages de la Commission interministérielle pour l'étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG) et de l'"Equipe France" de l'ex-ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian (actuel ministre des Affaires étrangères), les artisans de sa stratégie de ventes d'armes records entre 2012 et 2017. 

"Les usines ne sont pas cachées et il y a un certain nombre d'informations qui restent disponibles comme le rapport annuel au Parlement", reconnaît Anne Poiret. Pourtant, "notre président a dit publiquement à un journaliste dix jours après l'affaire Khashoggi que l'Arabie saoudite n'était +pas un grand client de la France dans quelque domaine que ce soit+". 

"Quand un président ment sur quelque chose d'aussi facile à vérifier, comment avoir confiance derrière?" lance-t-elle, tout en affirmant qu'il y a "un vrai malaise dans l'exécutif aujourd'hui" sur le sujet.  

Mardi et mercredi, trois journalistes français ayant enquêté sur l'utilisation d'armes françaises au Yémen sont convoqués par les services de renseignement. "Il y a une volonté d'intimider très nette. C'est un signe terrible envoyé dans cette discussion", déplore-t-elle. 

La semaine dernière, M. Macron a martelé qu'il "assumait" ces ventes à l'Arabie saoudite au nom de la lutte antiterroriste, assurant avoir obtenu la "garantie" qu'elles n'étaient pas utilisées "contre des civils". 

"Avons-nous des opérateurs français déployés dans la salle de commandement saoudienne (...) à chaque fois qu'une munition de canon Caesar (d'une portée de 40 km, NDLR) est tirée ? Ce n'est pas réaliste", observe-t-elle.  

"Je ne dis pas: +Il ne faut pas vendre des armes+. Je dis qu'on en débatte: qu'est-ce que l'on veut avoir comme armée? (...) A qui on est prêt à vendre?" conclut-elle.

Le documentaire d'Anne Poiret, "Mon pays fabrique des armes", sera rediffusé jeudi soir sur la chaîne française LCP.

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