Un an après la "Ligue du Lol", des blessures et des questions

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Une enquête pour "harcèlement" est menée depuis plusieurs mois dans l'affaire dite de la "Ligue du Lol"
Une enquête pour "harcèlement" est menée depuis plusieurs mois dans l'affaire dite de la "Ligue du Lol"
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© AFP, Philippe LOPEZ

, publié le vendredi 14 février 2020 à 19h19

Il y a un an, l'affaire de la "Ligue du LOL", du nom d'un groupe Facebook accusé de cyber-harcèlement, a libéré la parole des femmes dans les rédactions et débouché sur des licenciements. Depuis, une enquête a été ouverte mais certains des mis en cause contre-attaquent. 

Une enquête pour "harcèlement" est menée depuis plusieurs mois. Une vingtaine de personnes a accusé ce groupe composé d'une trentaine de blogueurs, journalistes, communicants, publicitaires, parmi les utilisateurs les plus influents de Twitter en France à l'époque, de les avoir "harcelées" sur les réseaux sociaux, ou d'avoir par leurs critiques lancé des "meutes" numériques sur elles, principalement entre 2010 et 2014.

Un an après les premières accusations, l'AFP a interrogé une quinzaine de protagonistes. La plupart ont souhaité rester anonymes.

Les victimes présumées témoignent d'injures, de canulars, de menaces de viol et d'avalanches de messages de la part de certains membres du groupe, mais surtout de personnes extérieures, ou de comptes anonymes. Elles décrivent des conséquences graves sur leur vie personnelle et leur carrière.

Une dizaine de membres du groupe Facebook ont eux été licenciés ou ont renoncé à certaines activités sous la pression. Plusieurs ont souffert de dépression. 

Mais certains ont depuis décidé de contre-attaquer, à la fois en pointant le traitement médiatique de cette affaire et en saisissant les prud'hommes.

Les membres du groupe sollicités estiment tous ne pas avoir su se défendre face aux accusations, regrettant que leurs excuses aient pu être interprétées comme des aveux. "On était prêts à tout pour que ça s'arrête", explique l'une des membres de cette "ligue" qui comprenait des hommes et des femmes.

Ils accusent aussi des médias d'avoir cité leur nom sans leur demander leur version des faits, après avoir été dénoncés le 9 février dans une liste diffusée sur les réseaux sociaux. L'un des internautes l'ayant diffusée affirme à l'AFP l'avoir fait pour éviter que l'affaire ne disparaisse.

- "Délires d'une époque" -

"Comme la plupart des membres du groupe, je n'ai été nommé par aucun accusateur, mais mon nom est apparu sur la liste. Et la meute a été lâchée sur nous", décrit un membre. "C'était un groupe d'amis (...) mais dès le moment où il a été qualifié de bande de harceleurs, on ne pouvait plus se défendre. Il y a eu une part de fantasme", affirme-t-il.

"On a collé à ce groupe les délires de toute une époque sur Twitter", estime un autre membre.

Parce que certains journalistes étaient impliqués, l'affaire de la "Ligue du LOL" a eu une forte résonance dans les rédactions, considérée parfois comme un #metoo du journalisme français.

Des affaires de harcèlement ou de sexisme ont été rendues publiques au sein de franceinfo, Vice, Télérama, au Monde ou au Huffington Post. Ont suivi des licenciements et des départs.

Pour se défendre, des membres du groupe Facebook ont constitué des dossiers, consultés par l'AFP: des centaines de pages où ils donnent leur version, tweet par tweet, accusation par accusation. Ils ont aussi contacté des médias pour faire supprimer leur nom dans des articles où ils étaient cités sans preuves.

Au moins trois des journalistes du groupe, Vincent Glad (son fondateur) et Alexandre Hervaud de Libération, et un ex-rédacteur en chef des Inrocks, contestent leur licenciement aux prud'hommes pour "faute grave" ou "atteinte à l'image" de l'entreprise. Les audiences sont prévues en avril et juillet. 

Selon l'avocate de Vincent Glad, Clémentine Normand, "l'atteinte à l'image de l'entreprise ne peut pas justifier un licenciement", notamment si les faits sont antérieurs à l'embauche.

Sur le fond, les membres contactés par l'AFP réfutent le fait de s'en être pris en particulier, et de façon coordonnée, aux féministes et aux femmes.

- Montages blessants -

Plusieurs victimes présumées considèrent au contraire que des membres du groupe Facebook sont responsables des menaces et insultes qui leur ont été adressées par des comptes Twitter anonymes.

Une ex-blogueuse beauté a raconté avoir été la cible de montages blessants et de critiques récurrentes. Ils étaient l'oeuvre de quelques membres du groupe, avant même sa création, mais surtout de beaucoup d'autres internautes sur plusieurs années, et même parfois d'autres victimes présumées de la "Ligue".

Le premier ouvrage sur l'affaire, publié en janvier par Iris Gaudin, décrit lui aussi des faits antérieurs à l'existence du groupe. L'ex-journaliste s'en prend à Vincent Glad, avec qui elle a eu une relation. Elle décrit sa propre stratégie pour se faire un nom sur Twitter à l'été 2010, notamment via de faux comptes, puis sa souffrance et son isolement face à la multiplication des insultes.

"Eux avaient l'impression de faire des blagues, nous on recevait 70 messages par jour", indique à l'AFP une autre victime présumée, également journaliste.

Selon un membre éphémère du groupe, "la vérité c'est qu'une nouvelle plateforme s'ouvrait et nous l'investissions comme un free-fight géant", a-t-il décrit sur LinkedIn, reconnaissant des photomontages et des injures. 

"Je ne veux pas nier le traumatisme des victimes, mais il faut maintenant identifier ceux qui ont des torts", demande un autre.

L'enquête devrait prendre du temps: aucune des personnes jointes par l'AFP début février n'avait encore été contactée par la justice.

La plupart des traces, comme le groupe, ont disparu d'internet.

Les faits (harcèlement, injure ou diffamation) remontent pour la plupart au début des années 2010, et sont donc prescrits. Sauf si un juge décide que la suppression des tweets constitue un nouveau délit, pas encore couvert par la prescription.

Pour Eric Morain, l'avocat d'Iris Gaudin, "ils se connaissent, les cibles sont les mêmes", quelle que soit la date de fondation du groupe ou les auteurs précis de chaque tweet, donc le "harcèlement en meute" (puni par la loi depuis 2018) est caractérisé.

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