Les médias américains sont-ils trop tendres avec Joe Biden?

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Joe Biden répond aux questions des journalistes à New Castle, le 13 octobre 2020 dans le Delaware
Joe Biden répond aux questions des journalistes à New Castle, le 13 octobre 2020 dans le Delaware
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© AFP

, publié le mercredi 21 octobre 2020 à 12h26

Questions polies, tendance à la retenue, critiques rares d'une campagne aux accès restreints: Joe Biden est moins chahuté par les journalistes que Donald Trump, reconnaissent plusieurs spécialistes des médias, certains justifiant ce décalage par les méthodes qu'ils estiment dangereuses du président républicain.

L'"affaire Hunter Biden", qui évoque un lien supposé entre l'ex-vice-président et une société ukrainienne soupçonnée de corruption, a occupé une partie significative de l'espace médiatique la semaine dernière. Mais Joe Biden n'a été interrogé sur le sujet pour la première fois que deux jours et demi plus tard, et il a immédiatement balayé la question.

Le lendemain, le candidat démocrate n'a pas parlé aux médias qui le suivent au quotidien. Et dimanche, il n'a répondu qu'à une question... sur le parfum de son milk-shake.

"Question du jour pour Joe Biden", a tweeté Jonathan Martin, journaliste politique du New York Times: "Vous cachez-vous cette semaine parce que vous ne voulez répondre qu'à des questions sur les milk-shakes?"

Mardi, Joe Biden a annoncé mettre sa campagne sur pause pour se préparer au dernier débat présidentiel, prévu jeudi.

Depuis des mois, les accès à la campagne du candidat démocrate sont très limités: seuls une vingtaine de médias nationaux ou internationaux peuvent suivre de près sa campagne, officiellement pour cause de pandémie.

- Questions "moins percutantes" -

"Il serait logique que les journalistes qui couvrent la campagne soient frustrés par le fait qu'on ne leur donne pas beaucoup d'information (...) et qu'il n'y pas de véritable accès quotidien au candidat", remarque Richard Benedetto, ancien correspondant à la Maison Blanche pour le quotidien USA Today.

Pour autant, les protestations sont restées isolées.

"Si je suis candidat et que je m'aperçois que je peux m'en tirer sans m'engager sur trop de sujets ou répondre à trop de questions, (...) pourquoi ne pas continuer?", interroge Richard Benedetto, aujourd'hui professeur à l'American University.

Les critiques vont au-delà de l'affaire Hunter Biden, et du cercle de média et éditorialistes conservateurs qui ont, comme Donald Trump, dénoncé sa couverture.

Jeudi dernier, le décalage a semblé criant entre le passage de Donald Trump sur la chaîne NBC, confronté à un feu de questions critiques de la journaliste Savanah Guthrie, et celui du candidat démocrate sur ABC, qui a démarré avec des questions apaisées du public.

"Les questions à Biden étaient beaucoup moins percutantes que celles à Trump", relève M. Benedetto. "Il n'y a pas photo."

Mi-septembre, déjà, le site Politico avait jugé qu'une émission similaire d'ABC, avec Donald Trump comme invité, avait tourné à l'"interrogatoire hostile", alors que Joe Biden avait droit, dans un format théoriquement identique sur CNN, à "ce qui ressemblait à des retrouvailles entre vieux amis".

"Pour moi, la question n'est pas tant la mansuétude des médias envers Biden que leur agressivité dans leur couverture du président Trump", analyse Grant Reeher, professeur de sciences politiques à l'université de Syracuse. "On a souvent l'impression que les médias soutiennent" Joe Biden, dit-il.

De fait, la plupart des grands quotidiens américains, qui traditionnellement soutiennent l'un ou l'autre candidat, appuient Joe Biden. Le directeur de la rédaction du New York Times, Dean Baquet, reconnaît lui aussi couvrir "très agressivement" Donald Trump, même s'il dit viser néanmoins une certaine forme d'"objectivité".

- Pas une campagne "normale" -

Certains experts justifient une couverture plus mesurée du candidat démocrate.

"En temps normal, on pourrait mettre plus de pression sur un candidat, si (son adversaire) se comportait normalement" mais dans le cas présent, ça "ne paraît pas opportun", estime Gabriel Kahn, professeur de journalisme à l'université de Californie du Sud (USC Annenberg).

"Quand vous avez un candidat qui qualifie la presse libre d'ennemi, refuse de répondre à des questions directes et essaime les mensonges, comparer sa couverture médiatique à celle de son rival est hors sujet", dit-il.

"Evoquer les défauts de Biden d'une manière qui les rendrait ne serait-ce qu'un tant soit peu comparables à ceux de Trump serait une faute journalistique", écrivait, fin mai, Dan Froomkin, éditeur du site de journalisme politique Press Watch.

"Mais dans une campagne normale, des problèmes comme ceux de Biden généreraient bien plus de couverture que celle qu'ils reçoivent actuellement", reconnaissait-il.

"Il est essentiel que Biden, s'il est élu président, n'ait pas l'impression qu'il est à l'abri des projecteurs de la presse", prévenait ce journaliste passé par le Washington Post, le Huffington Post et The Intercept.

"La période post-Trump devrait être consacrée à restaurer la responsabilité et la transparence", avait-il écrit. "Et cela n'arrivera pas avec une presse soumise."

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