"La Krone", tabloïd stratégique dans la bataille électorale en Autriche

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Photo du QG viennois de la Kronen Zeitung, tabloïd redouté par la classe politique, le 18 septembre 2019
Photo du QG viennois de la Kronen Zeitung, tabloïd redouté par la classe politique, le 18 septembre 2019
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© AFP, JOE KLAMAR

AFP, publié le vendredi 20 septembre 2019 à 13h05

L'extrême droite autrichienne n'a pas fini d'accuser le coup de son "Ibizagate" : le FPÖ a dû quitter le gouvernement, changer de chef mais aussi faire le deuil d'un allié tacite, la Kronen Zeitung, tabloïd redouté par la classe politique.

La brouille est particulièrement mal venue pour le parti nationaliste, qui vise un retour au gouvernement à l'issue des législatives du 29 septembre.

"Personne ne peut gouverner sans la Krone" -le nom familier du journal- tant l'influence du titre est grande, constatait récemment le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung (SZ), dont les révélations sont à l'origine des déboires du FPÖ.

Avec un tirage quotidien de quelque 700.000 exemplaires et un lectorat revendiqué de deux millions de personnes dans un pays de 8,8 millions d'habitants, le poids du tabloïd n'a guère d'équivalent en Europe.

Dans la vidéo publiée en mai par les médias allemands Spiegel et SZ, qui a fait imploser la coalition droite/ extrême droite en Autriche, le chef du FPÖ était filmé en train d'expliquer à une femme, qui s'était présentée comme la nièce d'un oligarque russe, comment financer son parti de façon occulte.

Dans cette conversation enregistrée à Ibiza, Heinz-Christian Strache, qui a depuis démissionné, exposait aussi son plan pour prendre le contrôle de la Kronen Zeitung et en faire un soutien indéfectible du FPÖ.

- Populaire et populiste -

Ces propos ont mis en émoi le champion de la presse nationale. Dans la foulée de l'Ibizagate, la Krone a publié plusieurs manchettes assassines contre M. Strache. "Du jamais vu", observe Raimund Löw, journaliste vétéran de la télévision publique.

Car si le journal propage des messages similaires à ceux du FPÖ, notamment la peur de l'immigration et la méfiance vis à vis de "Bruxelles", il se targe de ne "pas être de ceux qu'on achète" et de ne "rendre de comptes qu'aux lecteurs".

Les préférences politiques de la Krone ont varié au fil des années. Elles ont longtemps été celles de Hans Dichand, qui a dirigé le tabloïd pendant un demi-siècle jusqu'à sa mort en 2010 et se considérait comme "la voix du peuple", capable de faire et défaire les chanceliers.

"Un tiers des Autrichiens adultes lisent la Krone, son lectorat est plus important que celui des cinq autres quotidiens du pays réunis", relève le politologue Fritz Plasser, qui a mené plusieurs études sur le tabloïd.

"C'est le premier journal qui a misé sur l'émotion pour traiter l'information et a mis en place un lien très fort avec ses lecteurs. Le courrier des lecteurs, deux pages au centre de chaque numéro, est considéré comme un véritable contenu rédactionnel", décrypte Fritz Plasser.

"Cette influence a déteint sur les élites politiques, qui ont adopté une logique émotionnelle pour parler au public le plus large", estime l'ancien doyen d'université selon lequel l'influence du journal a "accéléré la montée du populisme" en Autriche. 

Dès les années 2000, bien avant la vague anti-élites dans les démocraties européennes, la République alpine avait installé au gouvernement l'extrême droite du sulfureux Jörg Haider, alors chef du FPÖ.

"L'ascension de Jörg Haider et du FPÖ depuis 1986 est inséparable de la Krone Zeitung", admettait il y a quelques années l'une des figures du parti, Andreas Mölzer. La Krone est aussi ce titre où l'on pouvait lire les vers homophobes et à relents nazis d'un "poète" publié dans ses pages jusqu'en 2012.

- Bonnes résolutions -

"Nous avons au fil des années toujours écrit de façon positive sur le FPÖ (...) mais je me souviens aussi de beaucoup d'articles critiques", a assuré le rédacteur en chef du journal Klaus Herrmann, dans une longue interview au journal Standard après l'Ibizagate.

La menace migratoire reste une de ses constantes, déclinée en titres choc et photos anxiogènes.

Selon une recherche du site d'observation des médias kobuk.at, 89% des mis en cause pour délits sexuels montrés du doigt dans les articles du journal en 2017 étaient étrangers alors que leur part n'excédait pas 40% dans les statistiques policières à la même période.

En 2018, comme les années précédentes, le journal a remporté la palme du plus grand nombre d'atteintes au code de déontologie, selon le Conseil de la presse.

Le journal se montrera "encore plus prudent" et "plus honnête" après l'Ibizagate, a promis son rédacteur en chef.

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