La crise économique au Liban, un nouveau coup de massue pour le secteur des médias

La crise économique au Liban, un nouveau coup de massue pour le secteur des médias
Photo d'archives prise le 8 août 2019 montrant un Libanais lisant le Daily Star dans la capitale Beyrouth

, publié le mardi 04 février 2020 à 19h16

Fermetures en cascade, cumul d'impayés ou paiement au compte-gouttes des salaires... au Liban, les quotidiens, chaînes télévisées et radios peinent à survivre à la crise économique.

Dernier revers en date pour le paysage médiatique libanais, The Daily Star, seul quotidien anglophone du pays, a créé la surprise mardi en annonçant la suspension "temporaire" de son édition papier.

L'interruption a été imputée sur le site du journal à "un quasi-arrêt des revenus publicitaires" et aux "défis financiers auxquels la presse libanaise est confrontée".

L'annonce survient plus de cent jours après le déclenchement d'un mouvement de contestation inédit contre une classe politique accusée de corruption et d'incompétence face à la crise économique. 

Larvée depuis des années, la crise s'est aggravée depuis le début de la contestation populaire en octobre, avec notamment des licenciements en masse et des restrictions bancaires drastiques.

The Daily Star, fondé en 1952, est en partie propriété de la famille de l'ex-Premier ministre Saad Hariri, qui a cumulé les déboires financiers et a démissionné fin octobre sous la pression de la rue.

M. Hariri avait déjà annoncé en septembre une suspension des programmes de sa chaîne de télévision Future TV. Le quotidien Al-Moustaqbal, qui lui est affilié, avait cessé de paraître début 2019. 

Et depuis le début de la contestation, la série noire se poursuit pour les médias.

En décembre, Le Mensuel, publication francophone fondée en 1956 sous le nom de Magazine, a mis la clé sous la porte. "Nos annonceurs étaient essentiellement des banques et des compagnies d'assurance" qui pâtissent de la crise, indique à l'AFP une ancienne employée sous couvert d'anonymat.

- "Pas de salaire" -

La débâcle de la presse est d'autant plus emblématique que durant des décennies, le Liban était réputé dans tout le Moyen-Orient pour son paysage médiatique pluraliste et florissant. 

"Nous ne touchons pas de salaire depuis cinq mois", confie à l'AFP sous le couvert de l'anonymat un journaliste d'An-Nahar, célèbre quotidien arabophone.

La presse de mode, jusqu'ici relativement à l'abri, subit également de plein fouet les retombées de la crise.

Le magazine Noun ou encore L'Officiel Levant --une édition locale fondée il y a dix ans par le magazine de mode éponyme français--, ont abruptement fermé boutique fin 2019.

Géré par une entreprise de prêt-à-porter de luxe, L'Officiel Levant a "fini par peser sur le budget de la société", résume à l'AFP son ancienne rédactrice en chef, Fifi Abou Dib.

Longtemps parent pauvre du paysage médiatique local, la presse écrite n'est pas la seule à payer les frais des déboires financiers du pays.

A la grande surprise de ses auditeurs, les ondes se sont tues ce week-end pour Radio One, une chaîne radio anglophone de renommée fondée en 1983.

Les chaînes télévisées ont également de plus en plus de mal à rester à flot. Des employés de l'audiovisuel contactés par l'AFP ont indiqué qu'ils ne touchaient que le tiers de leurs salaires depuis novembre.

Fait inédit, la chaîne locale LBCI va introduire un abonnement payant via un fournisseur de chaînes satellitaires pour un accès intégral à sa programmation. 

- Une crise "structurelle" -

Si la crise frappe durement les médias, elle ne fait qu'aggraver un vieux problème, selon Aymane Mehanna, directeur de la fondation Samir Kassir.

"Le problème est d'abord structurel. Mais la crise actuelle a accéléré les récentes fermetures", a-t-il affirmé à l'AFP.

Selon lui, "le modèle économique de la plupart des médias libanais était basé sur un financement politique qui n'existe plus (...) et un marché publicitaire local restreint".

Avant le mouvement de contestation, la presse au Liban avait d'ailleurs déjà connu une première vague de fermetures.

Le célèbre quotidien panarabe Al-Hayat, fondé en 1946, avait fermé en 2018 ses locaux à Beyrouth.

Il avait été précédé fin 2016 par le quotidien As-Safir, lancé en 1974 et qui avait accueilli dans ses colonnes les plus grands intellectuels arabes.

Seul quotidien francophone du pays, L'Orient-Le Jour, est l'un des rares à avoir survécu --en dépit d'une "chute assez brutale" de ses recettes publicitaires selon son directeur exécutif, Michel Hélou--, entre autres grâce à l'investissement dans le numérique et le basculement vers un modèle d'abonnements en ligne.     

Pour Aymane Mehanna, "il est temps que la presse libanaise repense son modèle économique". 

"Cette crise doit constituer une opportunité pour amorcer le chantier". 

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