Avec Zemmour, "les chaînes jouent la carte Fox News", estime l'historien Gérard Noiriel

Avec Zemmour, "les chaînes jouent la carte Fox News", estime l'historien Gérard Noiriel
Eric Zemmour, le 28 septembre 2019 à Paris

, publié le vendredi 11 octobre 2019 à 08h38

Spécialiste de l'antisémitisme, l'historien Gérard Noiriel dresse dans son essai "Le Venin dans la plume", paru mi-septembre aux éditions La Découverte, un parallèle entre Eric Zemmour et Edouard Drumont, journaliste et homme politique qui a popularisé l'antisémitisme en France au 19e siècle.

Question: Pourquoi avoir écrit un livre sur Eric Zemmour?

Réponse: "Dans son dernier livre, il agresse les gens qui font le même métier que moi (historien, ndlr), ça m'a choqué. L'une des dimensions de ce genre de pamphlétaire c'est l'anti-intellectualisme. Il y a toujours une combinaison entre le nationalisme et l'anti-intellectualisme et je voulais alerter l'opinion sur ce danger-là, parce que tous les médias qui ont accueilli largement Zemmour n'ont jamais donné la parole à un historien pour qu'il défende son métier, je trouvais ça tout de même problématique".

Q: Dans votre essai, vous dressez un parallèle entre Eric Zemmour et Edouard Drumont, pouvez-vous détailler ?

R: "Je me suis lancé dans le travail de comparaison pour dégager la structure de ce que j'appelle les discours de haine. C'est allé bien plus loin que ce que je pensais au départ, qui était que ces gens-là construisent leur notoriété par la provocation, en faisant scandale. L'histoire identitaire qu'ils racontent fonctionne de la même manière: la France est toujours victime, les ennemis viennent de l'extérieur, pour l'un c'est les juifs, pour l'autre les musulmans. Drumont était un obscur journaliste, qui s'impose dans l'espace public en provoquant les gens, avec des insultes antisémites, etc... A l'époque, les choses se réglaient par des duels à l'épée ou au revolver. Zemmour c'est aussi des duels, mais c'est à la télé.

Drumont s'impose au moment où il y a un bouleversement considérable dans l'histoire du journalisme, il y a quatre grands quotidiens qui se livrent une concurrence terrible et Drumont devient ce qu'on appelle le bon client, parce qu'il fait scandale. Zemmour commence comme journaliste politique, plutôt de gauche, et accède à la télévision au moment de l'irruption des chaînes d'info en continu et de la TNT dans un contexte de forte concurrence. Il est repéré pour animer des duels à la télé et c'est là qu'il s'impose comme un polémiste."

Q: Comment expliquez-vous son succès dans les médias ?

R: "Les chaînes de télévision cherchent à grappiller de l'audience parce qu'il fait scandale. Comme avec Drumont, comme il fait de l'audience, on commence à lui trouver du talent, tous les éditeurs lui font des ponts d'or.

C'est trop facile de focaliser sur l'individu Zemmour, c'est l'arbre qui cache la forêt. Quand vous avez quelqu'un qui est installé depuis 15 ans maintenant au coeur des médias avec ses émissions télé, la radio, des chroniques quotidiennes sur RTL republiées en livre, en poche... forcément vous avez un écho.

On peut se demander s'il n'y a pas une partie de ces grands patrons de chaînes qui ont décidé de jouer cette carte-là, la carte Fox News aux Etats-Unis, ceux qui ont fait Trump, un mélange de libéralisme économique, de nationalisme et de xénophobie, ce qui est le projet politique de Marion Maréchal. On peut se demander si ce n'est pas là un calcul stratégique d'un certain nombre d'entre eux, qui se disent que la gauche est dans un état de déliquescence, que les classes populaires, qui sont dans une situation de désespoir, on l'a vu avec les Gilets jaunes, vont se tourner vers le RN et donc que c'est de ce côté-là qu'il faut aller pour sauver les meubles et faire prospérer les affaires".

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