Algérie: à la faveur de la contestation, une ouverture des médias à petits pas

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Des employés de la télévision publique algérienne manifestent contre la censure le 15 avril 2019 à Alger
Des employés de la télévision publique algérienne manifestent contre la censure le 15 avril 2019 à Alger
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© AFP, RYAD KRAMDI

AFP, publié le mardi 16 avril 2019 à 14h39

Du mutisme total aux heures de directs: l'ampleur de la contestation en Algérie a permis aux journalistes algériens, notamment de médias publics, de faire reculer la censure, mais le travail de la presse reste compliqué et régulièrement contesté.

Vendredi - pic hebdomadaire de mobilisation - les chaînes privées d'information ont diffusé en direct la manifestation à Alger, tout comme la télévision publique qui a en outre relayé des images des défilés dans plusieurs villes du pays.

Pourtant, au même moment, des milliers de manifestants scandaient "Journalistes, cireurs de pompe" ("Sahafa Chiatine"), sifflant les équipes télés et prenant à partie avec véhémence des journalistes en reportage.

"C'est le résultat de la haine que les contestataires vouent" aux principales chaînes d'informations privées - Ennahar, Echourouk ou Dzaïr News - car elles ont totalement passé sous silence les premières manifestations, le 22 février et les jours suivants, explique Khaled Drareni, correspondant de médias internationaux et représentant de Reporters sans Frontières (RSF) en Algérie.

Une décision qui avait choqué les protestataires algériens de la part de chaînes habituellement réactives et avides de directs. Mais qui sont aussi la propriété d'hommes d'affaires qui étaient alors étroitement liés au clan du président contesté Abdelaziz Bouteflika, depuis démissionnaire.

"Depuis, elles tentent de se racheter en retransmettant les manifestations", explique Khaled Drareni, "mais en même temps elles relaient les accusations de manipulations de la contestation et tout ce qui peut nuire à l'image" du mouvement.

Dans l'audiovisuel public, le mutisme total des premiers jours et la prudente réserve des suivants a déclenché une révolte au sein des rédactions, certains journalistes refusant d'être "les grands absents de la marche algérienne vers la vérité, la liberté et la démocratie".

Quelques dizaines de journalistes de la radio et télévision publiques font chaque semaine un sit-in pour réclamer plus d'indépendance.

- "lucarnes" -

Les journaux télévisés sont "la figure de proue des cinq chaînes publiques, mais ils ne traduisent pas les véritables revendications populaires des Algériens", atténuant les mots d'ordre de la contestation, déplore Imene Khemici, présentatrice sur la télévision publique Canal Algérie.

Néanmoins, ces dernières jours, "de petites lucarnes ont été ouvertes: des émissions spécialisées où on a pu inviter des personnes de plusieurs obédiences, y compris l'opposition, sans censure", se réjouit-elle.

Des opposants et anciens dirigeants, interdits d'antenne depuis un quart de siècle, ont ainsi été conviés, notamment sur les radios, toutes publiques.

"Le plus frappant, c'est l'évolution des médias publics, surtout la radio", estime Omar Belhouchet, directeur du quotidien privé El Watan. "Grâce au combat des journalistes, il y a plus d'ouverture sur la société", ajoute-t-il.

Ainsi, sur la radio Chaîne 3, l'antenne francophone, les débats "interdits depuis des années ont refait apparition plusieurs fois par semaine, en direct, car la vaste majorité de la rédaction soutient le mouvement de contestation", explique une journaliste sous couvert de l'anonymat.

L'agence de presse d'Etat, APS, a elle aussi pris quelques libertés inattendues, relayant ponctuellement des revendications de la contestation.

- "étranglement financier" -

En 1989, la fin du parti unique et du monopole étatique des médias a donné naissance à une foisonnante presse privée. Mais sa grande liberté de ton sera sérieusement entravée dès 1992, début d'une décennie de guerre civile marquée par les assassinats de nombreux journalistes par les groupes islamistes, ainsi que par la censure de l'armée.

En vingt ans de règne d'Abdelaziz Bouteflika, l'Algérie a ensuite dévissé de plus de 40 places dans le classement mondial de la liberté de la presse de l'organisation Reporters sans Frontières. Elle y occupe actuellement la 136e place sur 180, notamment en raison de "l'étranglement financier des médias par les autorités".

La presse reste largement tributaire financièrement de la manne publicitaire étatique et parapublique, attribuée de façon discrétionnaire par un organisme public.

Quant à la publicité privée, elle provient surtout de grands groupes souvent affiliés à l'un ou l'autre clan du pouvoir, explique Redouane Boudjemaa, historien des médias, qui estime que le pluralisme des médias "représente davantage la diversité des clans au sein du système que la diversité de la population algérienne".

Mais, l'évolution de ces dernières semaines ne se fait pas uniformément vers une plus grande indépendance de ton, avertit l'universitaire: "On est parfois passé de la censure à la désinformation, notamment sur les chaînes privées". 

Plusieurs initiatives sont en cours pour tenter de consolider les avancées récentes.

Un collectif de journalistes des chaînes publiques a rédigé une charte déontologique de 40 articles, remise au nouveau directeur de la télévision nationale dans l'espoir qu'elle soit adoptée.

Le ministre de la Communication Hassane Rabehi a formé une commission pour garantir "la transparence" dans l'attribution de la publicité publique, afin qu'elle ne serve plus d'outil de pression.

"Ce mouvement populaire va ouvrir des perspectives, y compris pour a liberté de la presse", mais rien n'est encore acquis, souligne M. Belhouchet.

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