Contre l'épidémie, des Mexicains sanctifient la Mort

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Des Mexicains prient devant la Santa Muerte, une statue représentant la mort, le 4 octobre 2020 à Tultitlan
Des Mexicains prient devant la Santa Muerte, une statue représentant la mort, le 4 octobre 2020 à Tultitlan
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© AFP, CLAUDIO CRUZ

, publié le lundi 12 octobre 2020 à 17h01

Les mains tendues vers le ciel, des hommes et des femmes prient avec ferveur devant un gigantesque squelette. Avec l'épidémie qui sévit au Mexique, la protection de la "Santa Muerte" est plus que jamais invoquée.

La scène se passe dans la ville de Tultitlan, dans l'Etat de Mexico, dans le sanctuaire qui a été érigé pour célébrer la Grande faucheuse, en l'occurrence une statue en fibre de verre de 22 mètres de haut.

Le crâne livide contraste avec le bleu du ciel. Il est coiffé d'un capuchon qui se prolonge par une tunique de couleur ocre couvrant tout le squelette. Les bras osseux sont grands ouverts, dans une posture christique. 

Comme dans beaucoup de villes et villages mexicains, de telles cérémonies rassemblent un nombre croissant de fidèles qui s'inquiètent de la propagation inexorable du Covid-19 et se réfugient dans la prière faute d'un autre remède.

Cette vénération "mortelle", véhiculée par les migrants qui traversent le continent, touche aussi les Etats-Unis et plusieurs autres pays d'Amérique latine.

A Tepito, un quartier très populaire de Mexico, ils sont nombreux à s'agenouiller en silence devant un autel où est posé un crâne auquel ils demandent avec dévotion une protection contre la maladie et ses répercussions économiques.

Après des mois de confinement, Suri Salas, une styliste transsexuelle de 34 ans, s'est empressée de revenir invoquer la Grande faucheuse. Elle lui promet amour et fidélité.

"Je suis là pour la remercier pour tout ce qu'elle nous a donné cette année. Elle est heureusement toujours là à nos côtés pour nous soutenir", confie à l'AFP Suri, qui tient serrée contre elle une figurine en forme de squelette vêtu d'une cape arc-en-ciel.

Des dizaines de personnes se pressent dans cette rue animée chaque début de mois. Certaines marchent sur les genoux en tenant des effigies de la Sainte Mort qui seront déposées par terre, tandis que d'autres font à la Mort des offrandes de fleurs, de sucreries et d'alcool.

Très peu ont le visage protégé par un masque et les règles de distanciation sanitaire ne sont pas respectées. Le tout se déroule dans une atmosphère bonne enfant, dans des effluves de tabac et de marijuana. Des commerçants ambulants vendent des squelettes de toutes tailles et des cierges.

"Depuis le début de la pandémie, je n'ai jamais fermé l'autel", proclame Enriqueta Romero, surnommée "Doña Queta", la gardienne du lieu.

- La Mort tatouée sur le cou - 

Emportés dans un élan de foi, certains se sont fait tatouer la Sainte Mort sur le cou ou la poitrine, et inculquent à leurs enfants leur croyance.

"Elle aide quand on est sur le fil du rasoir, ou dans l'insécurité, dans les difficultés matérielles, ou - comme maintenant - lorsqu'il y a un problème de santé", explique Alfonso Hernandez, mémoire de ce quartier en proie à la violence et à la criminalité. La "Fille blanche" est aussi adulée par les voyous.

Selon les historiens, le culte de la Mort prend ses racines au XVIe siècle, à l'époque où les Indiens vénéraient un squelette dans les villages du centre du Mexique.

Pendant deux siècles, le rite a été maintenu au secret, et dans les années 1950, il est apparu au grand jour avec l'urbanisation forcée, la pauvreté, l'accentuation des inégalités, explique Bernardo Barranco, sociologue des religions.

"C'est une déviation du catholicisme", tranche Barranco, "un culte. On peut être catholique, évangélique et en être adepte".

Le catholicisme, qui considère la mort comme un état, condamne cette pratique. En février 2016, au Mexique, le pape François s'était dit préoccupé par ceux qui se déguisent en "symboles macabres pour commercialiser la mort".

- Fidèles plus nombreux - 

Mais cela ne dérange pas Rodrigo Oliva, un photographe de 28 ans qui a parcouru les 70 km qui sépare Mexico de Tultitlan pour la prière de la Sainte Mort. 

"Nous prions la Santa Muerte afin qu'elle nous protège. Mais cela ne nous immunise pas contre le virus", concède Rodrigo. 

Ici, contrairement à Tepito, le masque, la prise de température et la distanciation sont de mise. 

Le Mexique est le quatrième pays le plus endeuillé par le Covid-19 avec 83.781 morts et plus de 817.503 contaminés. 

"Avec toute cette pandémie, les fidèles sont venus plus nombreux", explique Cristel Legaria, 30 ans, responsable du sanctuaire. 

Jonathan Flores, un cireur de chaussures de 23 ans, a abandonné le catholicisme pour prier la Santa Muerte. 

"La seule chose que je demande à ma Sainte, c'est qu'elle me donne la force, la santé, l'harmonie. S'il n'y a pas la santé, le reste est inutile", dit le jeune homme dont des proches ont été emportés par le virus.

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