Sur les réseaux sociaux, des cours pour "apprendre à devenir nigérian"

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Basil Abia, l'organisateur du groupe The New Nigerian, le 31 mai 2021 à Abuja, au Nigeria
Basil Abia, l'organisateur du groupe The New Nigerian, le 31 mai 2021 à Abuja, au Nigeria
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© AFP, Kola Sulaimon

publié le mardi 13 juillet 2021 à 08h47

Quelle identité trouver dans un pays de 210 millions d'habitants, ancienne colonie britannique, écartelé entre plus de 500 langues, autant d'ethnies et de croyances et divisé entre deux religions et 36 Etats?

C'est la question que se posent chaque jour les 45.000 abonnés du groupe The New Nigerian (le nouveau Nigérian), sur la nouvelle plateforme Clubhouse, réseau social où les internautes se retrouvent pour discuter.  

Dans les espaces de discussion virtuelle du New Nigerian, des jeunes de la diaspora ou restés au pays dissertent et débattent sur l'actualité du géant d'Afrique de l'Ouest.

On y donne des cours d'histoire ou de langues vernaculaires, on y découvre des philosophes ou des penseurs nigérians, les mythes de la culture Yorouba...

Bien que la majorité des participants appartiennent davantage aux groupes du "Sud" du pays, le mouvement prône l'unité du Nigeria, dans un contexte de très fortes tensions communautaires et d'appels sécessionnistes. 

"Nous désirons un +nouveau Nigérian+ progressiste sur les valeurs que nous défendons, le féminisme, les orientations sexuelles, les droits de l'Homme, mais nous ne serons jamais dans la confrontation ethnique ou religieuse", expose d'emblée Eniola Mafe, 37 ans, cofondatrice du mouvement.

- "Les oreilles collées sur Clubhouse"

Tout a commencé pendant les manifestations d'octobre 2020, lorsque la jeunesse nigériane s'est réunie sous le slogan #endSARS (du nom d'une unité de police) contre les violences policières et pour défendre ses droits. 

Pendant que des dizaines de milliers de manifestants se succédaient jour et nuit dans les rues, la diaspora s'informait via les réseaux sociaux. 

"J'avais les yeux rivés sur Twitter, et les oreilles collées sur Clubhouse", se souvient Eniola, alors à Genève pour Lead 2030 Vision, un think-tank sur le développement durable. "On essayait de savoir ce qu'il se passait en direct, d'organiser des collectes de dons, de vérifier des +fake news+...".

En quelques jours, The New Nigerian rassemble des milliers d'abonnés. Mais la tuerie au péage de Lekki, site emblématique des manifestations, le 20 octobre, lorsque l'armée tire à balles réelles sur les manifestants, porte un coup d'arrêt brutal à la contestation populaire d'endSARS, dans la rue et sur Internet.

Pour Eniola et son amie Lola Adele-Oso, 42 ans, femme d'affaires et activiste, c'est toutefois à ce moment même que commence le travail "d'éveil des consciences pour un engagement civique et politique".

"Ce n'est plus possible de ne pas nous intéresser à la politique, ni à ceux qui nous dirigent", martèle Eniola. "Si notre mentalité d'opprimés ne change pas, alors on changera juste d'oppresseurs".

Elles capitalisent sur leurs milliers d'abonnés et établissent ensemble tout un programme "pour réapprendre à être nigérian" autour de cinq piliers: langages et culture, politique et citoyenneté, culture pop, technologies et bien-être.

"Comme dans de nombreux pays africains ou d'afrodescendants, on connaît peu notre histoire, notre culture", note Lola, récemment revenue vivre à Lagos après des années à Washington.

"Qui sommes-nous? Qui sont nos héros? On ne peut pas devenir de meilleurs citoyens si nous ne connaissons pas notre histoire", affirme-t-elle. 

Savoir d'où l'on vient pour savoir où l'on va: l'adage résonne encore plus fort au Nigeria, où l'histoire n'est plus enseignée à l'école.

- "Faim de connaissance" -

Basil Abia, jeune chercheur en politique de 26 ans et membre du groupe, organise chaque mardi et jeudi des "chambres de discussion" sur un thème d'actualité, et chaque samedi soir, des cours d'histoire.  

Avec des chercheurs ou des spécialistes invités, ils dissertent sur la traite négrière, la décolonisation, mais aussi sur l'héritage des grands royaumes Edo (Sud) ou des sultans de Sokoto (Nord), avec l'oreille attentive de 100 ou 200 auditeurs nigérians ou de la diaspora.

"Les Nigérians ont faim de connaissance. Parfois, on commence à 23H00 et on finit à 07H00 du matin", dit-il avec une certaine fierté.

Pour lui aussi, endSARS a marqué un tournant et a contribuer à forger une conscience politique parmi la jeunesse. 

"Mais encore faut-il connaître les principes de la politique, du contrat social et de la responsabilité des dirigeants pour savoir pour qui nous voulons voter", assène Basil Abia. 

Depuis les manifestations, étranglés par la terrible crise économique qui s'abat sur le pays depuis le début de la pandémie de Covid-19, beaucoup de jeunes Nigérians de la classe moyenne et supérieure sont néanmoins partis vivre à Dubaï, au Ghana, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis ou au Canada. 

La récente interdiction de Twitter par les autorités a également porté un grave coup à la liberté d'expression et à l'accès à l'information, décourageant un peu plus une jeunesse hyper-connectée et engagée contre le régime autoritaire du président Muhammadu Buhari, 78 ans. 

Basil, lui, a décidé de rester vivre au Nigeria. "Je veux dédier ma vie entière, mon éducation et mes talents à mon pays", lâche-t-il. Et pourquoi pas, un jour, gouverner ce "nouveau Nigeria" dont il rêve tant. 

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