Succès en librairie, la "collapsologie" reste marginale en sciences

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Détritus et chaises abandonnées dans le lit à sec de la rivière La Ligua, dans la région de Valparaiso, au Chili, le 1er mars 2018
Détritus et chaises abandonnées dans le lit à sec de la rivière La Ligua, dans la région de Valparaiso, au Chili, le 1er mars 2018
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© AFP, Claudio REYES
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AFP, publié le vendredi 20 septembre 2019 à 11h24

Science en gestation ou survivalisme pour bobos ? La "collapsologie", théorie qui prédit l'effondrement de la civilisation industrielle, connaît un fort succès en libraire mais reste marginale dans le monde scientifique. 

"Une des hypothèses probables, c'est qu'en 2050 il n'y aura plus d'humains sur terre", assène calmement Yves Cochet, en faisant visiter sa propriété dans la campagne rennaise.

Dans son nouveau livre "Avant l'effondrement" (Les Liens qui Libèrent), qui sort le 26 septembre, l'ancien ministre de l'Environnement prédit un "effondrement systémique mondial" qui "verrait environ la moitié de la population mondiale disparaître en moins de dix ans". "Vers 2035, celle-ci tournerait autour de trois milliards" d'habitants, écrit-il.

L'écologiste, qui se revendique "effondriste" ou "collapsologue", fonde notamment cette conviction sur la fin du pétrole, envisageant "des guerres pour le pétrole" dans les prochaines années. "La terre n'en peut plus ! Il n'y a pas assez de matières", dit-il.

Avec la montée des préoccupations environnementales, la "collapsologie" suscite depuis un an un intérêt croissant. Le livre "Comment tout peut s'effondrer" (Seuil, 2015) de Pablo Servigne et Raphaël Stevens s'est vendu à 87.000 exemplaires tandis que le suivant "Une autre fin du monde est possible" (Seuil, 2018) a déjà réalisé 46.500 ventes, selon les éditions du Seuil.

"On a juste pioché dans la littérature scientifique: ça a mis des mots sur une intuition que beaucoup de gens ont", explique Pablo Servigne, qui veut faire de la collapsologie une "proposition de science".

Chez le jeune ingénieur agronome, l'effondrement est un terme un peu fourre-tout ("mais c'est très bien ainsi", dit-il) qui peut aussi bien concerner l'effondrement de la Bourse, celui de la biodiversité ou du climat. Selon lui, les civilisations industrielles sont de plus en plus complexes, ce qui les rendrait "très vulnérables à la moindre perturbation".

"Dans la décennie qui vient, il va y avoir des chocs majeurs qui vont déstructurer nos sociétés. Ça va être terrible", assure M. Servigne, qui dit fonder ses scénarios sur une "intuition" autant que sur des "faits scientifiques".

- "Angoisse de classes supérieures" -

Inspirées par l'essai "Effondrement" (Gallimard, 2006) du géographe américain Jared Diamond ou par le Rapport Meadows sur les "limites à la croissance" (1972), ces théories font florès sur les réseaux sociaux auprès d'un public urbain, très diplômé et plutôt jeune.

"C'est une angoisse de classes supérieures des pays riches", résume à l'AFP Jean-Baptiste Fressoz, historien, coauteur de "L'événement anthropocène" (Seuil, 2013).

Pour le chercheur au CNRS, le discours des collapsologues mélange le problème du changement climatique, qui est avéré, et celui de l'épuisement des ressources en énergies fossiles "sans cesse repoussé à plus tard".

Les collapsologues "recyclent une écologie des années 70 obsédée par le pic pétrolier, des angoisses largement démenties par la suite", dit-il. "Ils sont extrêmement minoritaires, ne représentent rien d'un point de vue scientifique", pointe en outre M. Fressoz.

Le climatologue Jean Jouzel, ancien vice-président du panel international d'expert sur le changement climatique (GIEC), estime lui que les collapsologues se "trompent d'échelle de temps", même si leur discours peut "aider à la prise de conscience".

Mais "les résultats du GIEC sont assez alarmistes pour ne pas avoir à en rajouter", juge M. Jouzel, qui estime "dangereux de quitter le domaine scientifique".

"Si rien n'est fait, je nous vois plutôt griller à petit feu", envisage-t-il, se disant plus préoccupé par "l'accroissement des inégalités" que par l'effondrement, "car le réchauffement climatique diminue les endroits où il fait bon vivre".

Récemment, des écrivains se sont saisis de la question comme la Française Fred Vargas avec "L'humanité en péril" (avril 2019) ou l'Américain Jonathan Franzen qui décrit une "apocalypse climatique" qu'on ne pourra pas éviter (The New Yorker, 8 septembre 2019).

Même l'OCDE y a consacré un colloque, intitulé "Prévenir l'effondrement systémique" les 17 et 18 septembre.

"L'effondrement est à la mode", sourit Yves Cochet. "Et il le restera pour toujours!".

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