La bataille de l'héritière de TUT.BY, le principal média indépendant du Bélarus

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La bélarusse Evguénia "Jenny" Tcherniavskaïa, héritière de TUT.BY, principal média indépendant du Bélarus, lors d'une interview à l'AFP le 26 mai à son domicile à Tel-Aviv
La bélarusse Evguénia "Jenny" Tcherniavskaïa, héritière de TUT.BY, principal média indépendant du Bélarus, lors d'une interview à l'AFP le 26 mai à son domicile à Tel-Aviv
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© AFP, JACK GUEZ

publié le jeudi 27 mai 2021 à 12h26

"Personne n'est à l'abri, en particulier les journalistes", déplore Evguénia "Jenny" Tcherniavskaïa, héritière de TUT.BY, principal média indépendant du Bélarus, dont la survie est en jeu après l'incarcération d'une large partie de son équipe.

C'était le 18 mai. A la suite de perquisitions, le site internet est bloqué, les bureaux du média sont fermés et 12 personnes sont placées en détention, parmi lesquelles Ioulia, la mère de Jenny, et plusieurs journalistes.

Officiellement, il s'agit d'une enquête pour fraude fiscale, mais Mme Tcherniavskaïa n'a aucun doute, la plateforme web la plus populaire du pays a été ciblée comme d'autres par la répression qui a suivi le mouvement de contestation de 2020 contre le régime d'Alexandre Loukachenko. 

Alors Jenny organise la résistance à distance, depuis Tel-Aviv, déclare à l'AFP l'héritière de la plateforme, fondée par son père Iouri Zisser, mort l'année dernière.

"Il n'y a plus aucune liberté d'expression, plus aucune liberté d'accès à l'information" au Bélarus, résume l'entrepreneuse de 33 ans, restée dans l'ombre jusqu'à la semaine dernière. 

- "Une dictature" -

"Le Belarus est aujourd'hui une dictature (...), un pays dangereux et pas seulement pour les médias, pour tout le monde, y compris pour celui qui sort acheter son pain", relève-t-elle.

L'arrestation dimanche de l'ancien rédacteur en chef du média d'opposition Nexta, Roman Protassevitch, après le déroutage par le Bélarus de son avion qui effectuait un vol entre deux pays de l'Union européenne, un acte délibéré selon l'Occident, témoigne d'une escalade.

"Je ne serais pas surprise que dans les prochaines semaines le gouvernement aille par exemple jusqu'à complètement couper internet à tout le Bélarus", avance-t-elle.

Le régime bélarusse avait déjà tenté l'été et l'automne derniers, au pic des manifestations dominicales, de juguler l'internet par des "black outs", mais TUT.BY, Nexta, les autres sites et leurs lecteurs ont contourné le blocage en s'appuyant sur la messagerie cryptée Telegram, devenue l'outil pour mobiliser la rue et informer.

Mme Tcherniavskaïa espère que l'accélération erratique de la répression précipitera la chute de M. Loukachenko, au pouvoir depuis 27 ans. 

"Plus la situation va devenir grave au Bélarus, plus il se passera ces choses insensées, folles, stupides, plus cela peut déstabiliser le régime", dit-elle, "sinon ça sera la Corée du Nord". 

A 2.500 km de Minsk, depuis son appartement de Tel-Aviv, Jenny Tcherniavskaïa redoute cependant les conséquences de sa prise de parole pour ses employés et proches incarcérés. 

D'autant qu'ils sont entre les mains du "DFR", le  puissant département financier du Comité de contrôle étatique, organe régulièrement utilisé pour s'en prendre aux détracteurs du pouvoir. 

Néanmoins, la jeune mère de famille essaye de remettre la "société sur pied" et se concentre jour et nuit depuis son ordinateur portable pour diffuser infos et photos sur ce qui leur reste: les réseaux sociaux.

- "Sinon... la Corée du Nord" -

Le portail d'actualité en ligne, crée il y a 20 ans sur le modèle Yahoo et qui revendiquait jusqu'à 20 millions de visiteurs quotidiens, était jusqu'au 18 mai "la principale boussole" pour suivre l'actualité du pays, explique la jeune femme. 

TUT.BY "n'est pas un média d'opposition", insiste Jenny Tcherniavskaïa. "Car au Belarus, on ne peut plus parler d'opposition: il y a le gouvernement et le reste du peuple contre lui".

Via son site, les réseaux sociaux et Telegram, la rédaction de TUT.BY a largement couvert en texte et en image les manifestations de 2020 et la répression qui a suivi, notamment les incarcérations et les exils forcés d'opposants et de journalistes.

Ce qui a valu au média des sanctions judiciaires avant le 18 mai. Ainsi, le 2 mars, la journaliste de TUT.BY Katerina Borissevitch est condamnée à six mois de prison pour ses révélations sur la mort d'un manifestant après une interpellation.

"Des gens se faisaient tirer dessus dans la rue et on en a parlé", dit Jenny, qui a vécu tous ces événements depuis Israël où elle vit depuis cinq ans.

Pour elle, au Bélarus, plus personne ne soutient le régime, pas même son électorat traditionnel.

"Même la vieille femme au fin fond de la campagne ne croit plus Loukachenko", martèle Jenny Tcherniavskaïa.

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