En Russie, la vie kafkaïenne des "agents de l'étranger"

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La journaliste russe Elizaveta Maïetnaïa montre sur son ordinateur le message qu'elle doit publier pour chacun de ses posts sur les réseaux sociaux, le 15 octobre 2021 à Moscou
La journaliste russe Elizaveta Maïetnaïa montre sur son ordinateur le message qu'elle doit publier pour chacun de ses posts sur les réseaux sociaux, le 15 octobre 2021 à Moscou
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© AFP, Natalia KOLESNIKOVA

publié le jeudi 28 octobre 2021 à 11h56

Sur son écran, Elizaveta Maïetnaïa montre le texte qu'elle doit inlassablement publier sous chacune de ses publications sur les réseaux sociaux: "ce message a été créé et/ou publié par un média remplissant la fonction d'agent de l'étranger".

Aux côtés de dizaines d'autres journalistes, cette femme de 47 ans figure depuis juillet sur le registre du ministère de la Justice des personnes considérées comme "agents de l'étranger", un label infamant qui lui complique singulièrement la vie.

Si des ONG y figuraient dès 2012, l'arrivée des médias indépendants et des journalistes eux-mêmes sur cette liste est plus récente.

Première conséquence, Elizaveta Maïetnaïa et ses collègues sont obligés d'afficher ce statut à chaque publication, tweet ou message, qu'il soit professionnel ou personnel.

"Je dois m'identifier (comme +agent de l'étranger+) non seulement dans mes publications journalistiques mais aussi sur celles sur ma page personnelle", sous les photos de son enfant ou de son chien, raconte cette journaliste de Radio Svoboda, antenne russe de RFE/RL, média financé par le Congrès américain.

Outre ce message d'identification de 24 mots, les "agents de l'étranger" sont astreints à de fastidieuses démarches administratives, sous peine d'amendes et sanctions pénales.

Ils doivent s'enregistrer en tant qu'entité juridique et fournir régulièrement des audits détaillant leurs revenus et dépenses.

Pour Mme Maïetnaïa, le but est "que tout le monde s'épuise à remplir tout ça. Qu'il n'y ait plus de temps pour autre chose". "Une forme de répression qui deviendra massive", prédit-elle.

Le Kremlin justifie lui ces obligations par l'"ingérence étrangère" croissante en Russie. "A cette fin, les ONG, les journalistes et les médias sont souvent utilisés", a jugé son porte-parole, Dmitri Peskov.

Presque chaque semaine, le ministère de la Justice rallonge de quelques noms la liste de ces adversaires supposés.

Autre conséquence, les publications ou contacts des journalistes rechignent à travailler avec ceux frappés de ce label, de crainte de représailles. "Des gens ont refusé de parler avec moi, en disant: +ça va mal finir pour nous+", révèle Mme Maïetnaïa.

 - "Punition" -

D'autres "agents de l'étranger" interrogés par l'AFP disent être empêtrés dans des procédures "épuisantes" et "absurdes".

"Le ministère veut savoir non seulement à qui je transfère mon argent, mais aussi d'où vient l'argent de ceux qui m'en transfèrent", s'emporte Maria Jeleznova, ancienne journaliste du média d'investigation Proekt, interdit en juillet car classé "indésirable".

"Dès que j'achète quelque chose, je dois toujours réfléchir à la manière de le justifier ensuite dans l'audit".

Ioulia Iaroch, ancienne rédactrice en chef d'Open Media, projet financé par l'ex-oligarque en exil et opposant Mikhaïl Khodorkovski, raconte cet autre exemple.

"Si des amis demandent dans une conversation commune (en ligne): Ioulia, où puis-je acheter une armoire? Si je réponds où acheter l'armoire, je dois ajouter +ce message a été publié par un agent de l'étranger+... C'est n'importe quoi", explique cette femme de 43 ans, dont le média a également été banni.

"J'ai l'impression de vivre dans une sorte de pièce de théâtre fantasmagorique. Mais c'est la réalité", dit-elle à l'AFP.

Le statut "d'agent de l'étranger", qui rappelle celui "d'ennemi du peuple" de l'époque soviétique, est censé viser ceux qui reçoivent un "financement étranger" et mènent une "activité politique" -- des termes flous.

"N'importe qui exprimant une opinion sur les questions d'actualité encourt le risque de se retrouver sur cette liste", accuse le journaliste de Novossibirsk Piotr Maniakhine, qui y figure à seulement 23 ans.

Pour lui, il s'agit d'une "punition". "Qu'y-a-t-il à découvrir dans mes rapports sur combien de produits alimentaires j'ai acheté ?", soupire le jeune homme.

Comme plusieurs de ses collègues de Proekt, il n'a pas retrouvé de travail depuis la fermeture de son média. Et personne n'a jamais été retiré de cette liste de parias.

Le président Vladimir Poutine a même menacé à demi mot le Nobel de la Paix Dmitri Mouratov, rédacteur en chef du journal Novaïa Gazeta, jugeant que sa distinction n'était pas un "bouclier" le protégeant du statut d'"agent de l'étranger".

Les "agents" interrogés par l'AFP s'accordent pour dire que le journalisme indépendant va au devant de jours toujours plus difficiles.

"Les autorités veulent la destruction institutionnelle des médias libres" en frappant leurs finances et en décourageant les journalistes, estime M. Maniakhine. "J'espère qu'ils auront la force de survivre", dit Maria Jeleznova.

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