Colombie: l'Etat condamné pour la torture et le viol d'une journaliste

Colombie: l'Etat condamné pour la torture et le viol d'une journaliste
La journaliste colombienne Jineth Bedoya, enlevée et torturée par des paramilitaires en Colombie, donne une conférence de presse à Bogota le 23 mars 2021

publié le mardi 19 octobre 2021 à 10h23

La Cour interaméricaine des droits humains a reconnu lundi la "responsabilité" de l'Etat colombien dans le calvaire de Jineth Bedoya, une journaliste séquestrée, violée et torturée en 2000 par des paramilitaires.

L'Etat colombien a été reconnu coupable pour "l'absence d'enquête sur les menaces qu'avait reçu" la journaliste, qui menait des investigations sur un réseau criminel, a indiqué dans un communiqué l'organe judiciaire de l'Organisation des états américains (OEA) dont le siège est à San José, au Costa Rica.  

Il s'est rendu coupable de "violation des droits aux garanties judiciaires, à la protection judiciaire et à l'égalité devant la loi en raison du manque de diligence dans l'exécution des enquêtes", selon la Cour, saisie en 2019. Le jugement est définitif.

La Colombie "accepte pleinement la sentence" a réagi le président conservateur Ivan Duque sur Twitter. Mme Bedoya "n'aurait jamais dû être enlevée et torturée" et "le jugement doit nous guider dans les mesures à prendre pour que cela ne se reproduise plus", a-t-il ajouté.

Jineth Bedoya, aujourd'hui âgée de 47 ans, travaillait pour le journal El Espectador quand un groupe de paramilitaires l'avaient enlevée le 25 mai 2000 devant la prison La Modelo à Bogota, puis torturée et violée pendant seize heures, avant de l'abandonner nue au bord d'une route.

Elle enquêtait sur un réseau de trafic d'armes dans cet établissement pénitentiaire lorsqu'elle avait été enlevée. Après l'agression, la pression a continué, Mme Bedoya racontant avoir subi "persécution, intimidation et menaces" durant vingt ans.

Des paramilitaires, dont certains ont été depuis condamnés pour les faits, faisaient partie de milices d'extrême droite qui ont combattu les guérillas de gauche en Colombie, jusqu'à leur démobilisation officielle en 2006.

A l'audience, Mme Bedoya a aussi mis en cause des agents de l'Etat, notamment un "influent" général de la police.

Les faits "n'ont pu être réalisés sans l'assentiment et la collaboration de l'État, ou du moins avec sa tolérance", a estimé lundi la Cour enjoignant les autorités colombiennes de "punir les responsables restants".

La Cour a aussi recommandé une formation des fonctionnaires et des forces de sécurité contre les violences faites aux femmes.

En mars, cette dernière avait déjà ordonné à l'Etat colombien d'assurer de "façon immédiate" la sécurité de la journaliste et de sa mère, toutes deux victimes de menaces et déjà agressées en 1999.

A cette occasion, l'Etat colombien avait demandé pardon à la journaliste, après avoir dans un premier temps contesté la composition du tribunal.

"Le 18 octobre 2021 entre dans l'histoire comme le jour où une lutte, qui a commencé par un crime individuel, a porté la revendication des droits de milliers de femmes victimes de violence sexuelle et de femmes journalistes qui laissent une partie de leur vie dans leur travail", a salué sur Twitter Jineth Bedoya, lauréate en 2020 du prix mondial de la liberté de la presse de l'Unesco.

La Fondation pour la liberté de la presse (FLIP) s'est félicitée de cette décision "digne" pour une femme qui "cherche inlassablement à obtenir justice depuis plus de 20 ans".

Le Comité pour la Protection des Journalistes (CPJ) a salué "une décision historique".

"Durant des années, le gouvernement colombien a refusé de reconnaître sa responsabilité ou de faire amende honorable dans cette affaire", a ajouté l'ONG basée à New York, appelant la Colombie à suivre les recommandations de la cour, notamment à indemniser Mme Bedoya.

Le jugement ne fait aucune référence à la fermeture de la prison de La Modelo, demandée par la journaliste.

Vos réactions doivent respecter nos CGU.