Trafic de cocaïne : Orly submergé par les «mules» en provenance de Guyane

Trafic de cocaïne : Orly submergé par les «mules» en provenance de Guyane
Les trafiquants de cocaïne ont décidé de provoquer la saturation des dispositifs policiers et douaniers à l'aéroport d'Orly, afin de passer toujours plus de cocaïne entre la Guyane et la Métropole.

leparisien.fr, publié le vendredi 08 juin 2018 à 22h13

Plusieurs dizaines de ces passeurs atterriraient chaque jour à l'aéroport parisien d'Orly (Val-de-Marne), en provenance de Guyane. Un phénomène contre lequel les services spécialisés s'avouent dépassés.

On les imaginait solitaires et discrètes. Mais les autorités ont dû se rendre à l'évidence : les « mules », ces petites mains du trafic de cocaïne, se déplacent en troupeaux. Les chiffres le prouvent, et les observateurs sont unanimes : depuis 2015, et plus encore depuis le début de l'année, ce mode d'acheminement de la drogue a littéralement explosé. Avec une méthode jamais vue jusque-là : provoquer la saturation des dispositifs policiers et douaniers.

Plusieurs policiers spécialisés racontent ainsi, anonymement, les coulisses d'un raz de marée : « Chaque jour, ce sont des dizaines de mules qui embarquent à Cayenne sur chacun des deux vols vers Orly, l'un d'Air Caraïbes, l'autre d'Air France. » Bien plus que les « deux ou trois individus au quotidien, 18 pour notre record hebdomadaire », que les forces de l'ordre sont en capacité d'appréhender.

La faute à des moyens insuffisants, mais encore plus à une procédure judiciaire très lourde, conséquence du mode de transport : ces mules ont fait de l'« in corpore » leur spécialité, gobant en moyenne une cinquantaine d'« ovules » de 12 g de cocaïne, jusqu'à près de 180 pour le recordman qui avait ingéré 2,2 kg.

«Des listes d'attente»

Les identifier est un jeu d'enfant. « A tous les coups, les douanes mettent dans le mille », confie une source judiciaire. D'abord parce qu'elles effectuent un « ciblage » efficace, en fonction du profil et du parcours de l'individu. Ensuite parce qu'elles pratiquent un test urinaire sur les suspects. Enfin, et surtout, car les individus en question « ont été la plupart du temps balancés par les trafiquants. Ils savent que pour faire passer le gros de la troupe, on doit en prendre une poignée. Ils fournissent, directement ou non, l'info aux douanes. »

Chaque jour, des dizaines de « mules » embarquent à l'aéroport Félix Eboué de Cayenne. IP3 PRESS/MAXPPP

Ces quelques mules infortunées sont donc plutôt « chèvres ». « Les trafiquants connaissent nos critères de ciblage, prévenait Eric Vaillant, le procureur de Cayenne (Guyane), lors d'une opération de sensibilisation devant une classe de 3e de sa ville. Ils utiliseront certains d'entre vous comme des leurres. » « Un temps, on a eu comme information que des listes d'attente pour les candidats circulaient via les réseaux sociaux », complète Patrick Pichon, directeur adjoint des douanes pour la Guyane.

2 à 3000 euros pour le passeur de cocaïne

Sur fond de pauvreté endémique, les recrues ne manquent pas. « 65 % des passeurs interpellés en Guyane l'année dernière avaient moins de 30 ans, explique-t-on aux douanes. 72 % étaient sans emploi. » Pour « 2 à 3000 euros, en fonction d'un éventuel billet retour inclus », selon un policier, ces individus de 13 à plus de 80 ans, au regard des profils interpellés à Orly, sont prêts à tenter l'aventure : acheter parfois 1500 € seulement un kilo de cocaïne au Suriname voisin, lequel sera revendu au prix de gros 35 000 en métropole, beaucoup plus au détail.

Une radiographie montrant plusieurs ovules remplis de cocaïne ingurgités par une mule. EPA/Salvatore Di Nofli

Pour en arriver là, il faut prendre tous les risques. « En fonction de l'emballage, on peut parfois identifier le réseau, commente ce spécialiste. » Cinq couches de plastique hermétique, le plus souvent issu de ballons de baudruche, prouvent une réelle maîtrise. Deux ou trois, quand il ne s'agit pas d'un simple cellophane scotché, dénotent un amateurisme certain. « La dose létale de cocaïne, c'est 1,2 g, prévient le docteur Karim Hamiche. Une seule boulette explose, et c'est la mort. » Comme cela se produit plusieurs fois par an.

Installé à Cayenne, le docteur Hamiche prend en charge nombre des mules interpellées avant d'embarquer. « Pas besoin d'être médecin pour voir, à la radio, ce qu'elles transportent en elles... » Les Guyanais ont la facilité d'embarquer avec une simple carte d'identité. « Cela va de l'« autoentrepreneur » aux réseaux intermédiaires, décrypte Christian Nussbaum, patron de la PJ aux Antilles. Parmi lesquels des structures familiales implantées en Guyane et en métropole. »

«Nous sommes en surrégime»

A l'arrivée, celles qui réussissent à pénétrer sur le sol métropolitain essaimeront dans les pays limitrophes, dont les Pays-Bas, et surtout en province. Les chiffres de saisies en région l'attestent. Pas une ville moyenne n'y échappe, comme le montrent ces récents procès à Niort (Deux-Sèvres), Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), ou celui d'une mule de 14 ans à Limoges (Haute-Vienne). Les peines de prison se comptent souvent en années. « Ces personnes ont intégré le risque judiciaire, explique Me Guillaume Crouvizier, qui a défendu l'une d'elles à Nancy. Mon client n'a pas parlé. Il y a vraisemblablement des pressions qui s'exercent sur les familles restées en Guyane... »

Sur place, on mesure désormais la relative inefficacité des politiques menées. « Nos collègues magistrats sont lucides, avance le commissaire Nussbaum. Ils constatent qu'en la matière, la répression n'est peut-être pas la seule solution. » Délaisser la lutte contre les mules, considérées comme victimes, pour mieux ferrailler contre les réseaux est une idée qui fait son chemin. En attendant, les policiers qui sont en première ligne accusent le coup : « Nous sommes en surrégime. Mais les chiffres des saisies augmentent. Notre hiérarchie est satisfaite. Et tout le monde oublie ces dizaines de mules qui arrivent chaque jour à bon port. »

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