Scandale de l'amiante : le combat des veuves

Scandale de l'amiante : le combat des veuves
Dunkerque. On les appelle « les veuves de l'amiante». Ces veuves d'ouvriers morts des suites d'exposition à l'amiante se battent dans l'association Andeva (Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante).
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leparisien.fr, publié le mardi 19 juin 2018 à 21h20

Dans le Nord-Pas-de-Calais, les femmes de centaines d'ouvriers «empoisonnés» se battent pour qu'un procès pénal se tienne. Elles nous racontent.

L'odeur du café emplit la salle. Sur un mur, une photo aérienne des anciens chantiers navals de la Normed occupe l'espace. Autour de la table du local de l'Association régionale de défense des victimes de l'amiante du Nord-Pas-de-Calais (Ardeva), à Dunkerque (Nord), une poignée de femmes prend place. Elles ont entre 68 et 80 ans et ceci en commun : leurs époux, ouvriers de la construction navale et de la sidérurgie pour la plupart, ont été « empoisonnés » à l'amiante.

Les maladies causées par les fibres de ce matériau cancérogène tardivement interdit en France les ont un à un emportés, longtemps après qu'ils avaient quitté l'usine ou le port. « Une contamination sournoise », souligne Marjorie Le Veziel, dont le mari est mort en 2007.

«Je suis une femme en colère !»

L'époux de Bernadette Hives, ancien de la Sollac (devenue ArcelorMittal) est décédé il y a trois ans/LP / Olivier Lejeune

« Je suis une femme en colère ! » assène d'emblée Bernadette Hives, dont l'époux, décédé il y a trois ans, était un ancien de la société Sollac (devenue ArcelorMittal). Des femmes en colère : les « veuves de l'amiante » se revendiquent comme telles. Parmi ses 2400 familles adhérentes, l'Ardeva, créée en 1996, en compte aujourd'hui 708 (des veufs aussi). « Elles étaient 50 en 2003, 140 en 2004 », précise son président Pierre Pluta.

A partir de 2004, leurs marches autour du tribunal de Dunkerque ont popularisé leur combat. « C'était déjà pour obtenir des avancées dans la procédure pénale », se souvient Chantal Pakosz, dont le mari est parti « en huit mois » cette année-là. Depuis, elles s'entassent dans un bus pour le palais de justice de Paris dès qu'une audience les y concerne. Siège des usines, Sécurité sociale... Elles ont manifesté partout. Et même décroché un rendez-vous à l'Elysée en 2014 avec Hollande. « Enfin, un Président nous a écoutés », soupire Chantal.

Alors que la décision de la Cour de cassation dans les dossiers de la Normed et du campus de Jussieu a été reportée à l'automne, voici les témoignages de trois de ces veuves.

«Ça a commencé par une toux inexpliquée»

Le mari de Marjorie Le Veziel était électricien à la Normed de 1975 à 1986. /LP/Olivier Lejeune

Marjorie Le Veziel, 68 ans, a perdu son mari en 2007 d'un mésothéliome, un cancer de la plèvre typique de l'exposition à l'amiante. « Serge a travaillé à la Normed de 1975 à 1986. Il était électricien. Après on a monté un tabac-presse puis un commerce itinérant. On croyait tout ça derrière nous. En 2004, lui qui était grand et sportif est tombé malade : direct mésothéliome. Il est mort en 2007 après trois ans de souffrances et d'opérations. Il avait 53 ans. Juste avant, pendant son agonie, il a su que la « faute inexcusable » (de l'employeur) avait été reconnue. J'ai travaillé aussi aux chantiers comme dessinatrice, pas loin des ateliers. L'amiante, j'en ai forcément respiré. Je suis suivie aussi. Il y a deux ans, j'ai vraiment eu peur parce que j'ai commencé à tousser. Pour mon mari ça avait commencé comme ça : par une toux inexpliquée. »

«Je ne connaissais pas le mot amiante»

« Mon mari a été malade pendant quinze ans », raconte Ginette Handtschoewercker/LP / Olivier Lejeune

Ginette Handtschoewercker, 80 ans, est la veuve de Lucien, mort en 1994 à l'âge de 57 ans. « Mon mari a été malade pendant quinze ans. Des bronchites à répétition, puis une tumeur au poumon qui est partie dans le bras... A l'époque, on ne savait pas que ça venait de son travail. Il avait commencé à l'usine des Dunes (NDLR : une aciérie) à 14 ans. Je ne connaissais pas le mot amiante et lui non plus. Je l'ai su un an et demi après son décès. Ensuite, il a fallu batailler pendant dix ans. Ce que je n'ai pas accepté, c'est le mensonge et l'hypocrisie : on m'a dit que c'était pas vrai, qu'il n'y avait pas d'amiante à l'usine, qu'il ne pouvait pas avoir été contaminé puisqu'il travaillait sur le port ! On m'a même demandé de le déterrer pour des autopsies ! Je n'ai pas digéré cette injustice. »

«Il est mort comme un chien»

Marie-Thérèse Duhayon, 76 ans, a toujours pensé que son « Pierrot » serait centenaire. Contremaître au laminoir de l'usine des Dunes, son homme avait survécu à un cancer de la gorge quand il avait 37 ans. Il est décédé en 2002 d'un mésothéliome. « Pierre était très sportif. Il a fait trois fois le Paris-Roubaix en amateur. Il roulait avec le club de l'usine. En l'an 2000, il toussait, toussait, de grosses quintes, parfois à en vomir ! Aux radios, on ne voyait rien alors il a passé un scanner. Il est revenu en me disant : Tu sais quoi ? Je suis foutu ! C'est un cadeau de l'usine des Dunes. Lui qui pesait 100 kilos, ça s'est dégradé. Il avait toujours froid, les pieds gonflés... Il n'admettait pas qu'il allait partir. Lui, le costaud qui faisait beaucoup de choses pour les gens, ne voulait plus voir personne. Un jour il est rentré à l'hôpital, il n'est plus ressorti. Il est mort comme un chien. »

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