Procès Tarnac: une relaxe et la mise à nu d'une enquête antiterroriste "déloyale"

Procès Tarnac: une relaxe et la mise à nu d'une enquête antiterroriste "déloyale"

Le chef du groupe dit "de Tarnac" Julien Coupat arrive au procès avec une personne portant le masque du procureur Olivier Christen, le 13 mars 2018

AFP, publié le samedi 14 avril 2018 à 00h31

Certains souligneront le fiasco judiciaire, d'autres la capacité de la justice à faire son examen de conscience: le procès Tarnac, où une relaxe quasi-générale a été prononcée jeudi, a levé le voile sur une enquête antiterroriste souvent opaque et "déloyale".

Le tribunal correctionnel de Paris a prononcé des relaxes en faveur de Julien Coupat, longtemps présenté comme le chef d'un groupe terroriste d'ultra-gauche, et son ex-compagne Yildune Lévy, tous deux finalement poursuivis pour association de malfaiteurs et dégradation d'une ligne SNCF. Ils ont certes été condamnés pour refus de prélèvement biologique mais ont été dispensés de peine.

Cinq autres prévenus, Elsa Hauck, Bertrand Deveaud, Manon Glibert, Benjamin Rosoux et Mathieu Burnel, ont également été relaxés. Seul Christophe Becker a été condamné à 4 mois de prison avec sursis pour recel de pièces d'identité volées et tentative de falsification de documents administratifs, ainsi qu'à 500 euros d'amende avec sursis pour refus de prélèvement biologique et d'empreintes.

Tout ça pour ça, n'a cessé de clamer la défense en évoquant la spectaculaire arrestation des prévenus le 11 novembre 2008 à Tarnac (Corrèze) par 150 policiers cagoulés, ou les dix années d'enquête, qui ont abouti en 2017 à l'abandon de la qualification terroriste par la Cour de cassation. 

L'ex-ministre de l'Intérieur, Michèle Alliot-Marie, n'avait pas hésité à saluer l'arrestation de membres de "l'ultra-gauche, mouvance anarcho-autonome, en lien avec les sabotages" de lignes SNCF tandis que le procureur de Paris Jean-Claude Marin décrivait "une cellule invisible (...) qui avait pour objet la lutte armée".

"S'il y a aujourd'hui une leçon a tirer de ce dossier, c'est que l'instrumentalisation de la justice par le politique doit cesser. Il serait temps que l'indépendance de la justice soit respectée", a déclaré vendredi Marie Dosé, avocate de Yildune Lévy. 

"Le vide sidéral du dossier a pu être mis en exergue par l'oralité des débats" et le parquet, "qui a tenté jusqu'au bout de démontrer que le groupe de Tarnac existait, a fini par avouer son échec", a-t-elle ajouté.

- "Fiction" -

Mais, pour Yildune Lévy, c'est le combat mené par les mis en examen pendant dix ans qui a conduit le tribunal à désavouer le parquet: "On est blancs, jeunes, issus de la classe moyenne, on a un capital culturel (...) et on était collectivement assez soutenus" mais "les gens qui ont d'autres prénoms, les Mamadou, les Fatima, comment font-ils pour démonter ce qu'on a démonté ?", a-t-elle demandé.

Dix ans après le début de l'affaire, la présidente Corinne Goetzmann a renvoyé jeudi aux oubliettes la notion même du "groupe de Tarnac" en évoquant une "fiction". 

Seuls deux prévenus, dont Yildune Lévy, étaient présents dans la salle pour entendre la magistrate tailler en pièce l'enquête qui a bouleversé leur vie. Julien Coupat était, lui, absent.

Dans son jugement, le tribunal a adopté pour chaque mis en cause une lecture juridique, pragmatique, fondée sur l'existence de preuves.

Sur les méthodes de l'antiterrorisme, il a étrillé certains procédés "déloyaux, ruses et stratagèmes" des enquêteurs, comme celle de "faire entendre sous sa véritable identité un individu précédemment entendu comme témoin anonyme (...) sans faire apparaitre en procédure" la contradiction flagrante de ses deux versions.

Sur la pièce centrale de l'accusation, un procès-verbal de surveillance du couple Coupat-Lévy, aperçu par un policier, dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008, stationnant en voiture en contrebas du lieu du sabotage d'une ligne du TGV-Est, la présidente n'a certes pas relevé d'"altération volontaire de la vérité" de la part des policiers.  La défense dénonçait un faux.

Mais la magistrate a souligné ses nombreuses "insuffisances", "imprécisions" et considéré que le fait que son rédacteur ait retranscrit des observations dont il n'a pas été témoin et dont les auteurs ne peuvent être interrogés (policiers du renseignement couverts par le secret défense) ne peut qu'amoindrir sa force probante".

En réalité, a-t-elle dit, "ce PV ne fournit que peu d'informations sur le comportement" du couple, aujourd'hui séparé, "la nuit des faits" (...) sa "valeur probante est ténue" et ne démontre pas que Julien Coupat et Yildune Lévy soient les auteurs des dégradations", a-t-elle résumé.

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