Procès Séréna, le "bébé du coffre" : 10 ans de prison requis à l'encontre de la mère

Procès Séréna, le "bébé du coffre" : 10 ans de prison requis à l'encontre de la mère
Rosa Maria da Cruz le 12 novembre 2018 devant la cour d'assises de Tulle.

Orange avec AFP-Services, publié le mercredi 16 octobre 2019 à 13h20

L'avocat général a réclamé une peine de "pas moins de 10 ans" d'emprisonnement au procès en appel de Rosa Maria da Cruz, jugée à Limoges, devant les assises de Haute-Vienne, pour avoir dissimulé sa fille pendant 23 mois dans un coffre de voiture. En première instance, cette mère de trois enfants, nés avant Séréna, avait été condamnée à deux ans de prison ferme.

Elle encourt 20 ans de détention.  

"Je n'ai pas honte de demander l'acquittement", avait déclaré l'avocate de Rosa Maria da Cruz en conclusion de sa plaidoirie, mercredi 16 octobre. "Je voudrais une réhabilitation pour elle (...) , elle a été donnée en pâture", a estimé Me Chrystèle Chassagne-Delpech. 

• "Séréna, je n'ai pas voulu lui faire de mal"

De son côté, la prévenue, qui s'est exprimée une dernière fois devant la cour mercredi matin, a présenté ses excuses à sa fille. " "Séréna, je n'ai pas voulu lui faire de mal... Je sais qu'elle est très handicapée. Je lui demande pardon. Je remercie les services sociaux et la famille d'accueil de s'être occupés d'elle. Je demande pardon à ma famille", a-t-elle déclaré. 

De son côté, l'avocat général a requis une peine de "pas moins de 10 ans" d'emprisonnement pour la mère de Séréna, le bébé dit "du coffre" resté caché et confiné pendant 23 mois, au prix d'infirmités aujourd'hui permanentes. "Parce que Séréna est détruite, vous ne pouvez pas la (sa mère) laisser repartir avec un blanc-seing", a déclaré Claude Derens, invitant la cour à sanctionner la prévenue "plus lourdement" qu'en première instance. 

• "Une petite infirme définitivement emmurée dans son silence"

Rosa da Cruz, 51 ans, qui comparaît détenue, avait été condamnée à cinq ans de prison dont trois avec sursis en novembre 2018. Une peine de huit ans de prison avait alors été requise par le parquet. Le parquet général avait par la suite fait appel. Rosa Maria da Cruz avait elle aussi ensuite fait appel, en particulier de la déchéance "totale" de son autorité parentale.




"Je suis, au nom de la société (...) davantage sensibilisé par l'enfant sauvage que par celui qui l'a rendu sauvage", a lancé mercredi l'avocat général, en convoquant dans son réquisitoire la référence à Victor de l'Aveyron, du film "L'Enfant sauvage" de François Truffaut (1970). "Est-ce que (l'accusée) peut oblitérer le fait qu'il y a une petite infirme définitivement emmurée dans son silence ?", a interrogé Claude Derens, constatant que l'infirmité permanente de Séréna est le résultat direct d'un "enfermement constant, organisé (...) dans des conditions qui dépassent l'entendement" pendant ses 23 premiers mois. 

• Maltraitance ou déni d'enfant ?

"Cet enfermement, c'est la violence superlative", a-t-il résumé, estimant que le procès en appel, en huit jours d'audience, n'a fait apparaître "aucun signe en faveur d'une déresponsabilisation" de Rosa Maria da Cruz. Il a pointé des "stratégies d'évitement", des "dérobades", un "mode de défense" qui "se retranche derrière son impossibilité à nommer les choses". 

Maltraitance "en conscience" ou "dissociation psychique" plausible sur la durée ? La justice doit rendre, mercredi après-midi, son verdict en appel sur les 23 premiers mois de confinement et de carences inouïes de Séréna. 

• Des associations de protection de l'enfance parties civiles 

Encore mardi, à l'avant-dernier jour d'audience, personne n'aura su percer le secret de la mère. Rosa Maria da Cruz, détenue depuis sa condamnation il y a 11 mois, encourt 20 ans de réclusion. Au terme de huit jours d'audience, les jurés, huit femmes et un homme, se sont retirés pour délibérer mercredi à la mi-journée. 

Mardi, les parties civiles  - deux associations de protection de l'enfance, et le département de la Corrèze, dont l'Aide sociale est administrateur ad hoc de Séréna - ont avec méthode, ou émotion, tenté de saper la ligne de défense : un "déni de grossesse", suivi d'un "déni d'enfant". 

• "Échapper à ses responsabilités" 

Déni de grossesse, d'accouchement, d'enfant... "Attention à ne pas tomber dans le déni de justice, par un déni de justesse d'analyse", a mis en garde Me Rodolphe Costantino, avocat d'Enfance et Partage. Il a appelé à se méfier du "piège de l'empathie", "bercés par le discours nécessairement empathique de soignants", psychiatres, etc. ; des "abstractions catégorielles" qui sont "un moyen de contenir l'horreur à distance".

Est-ce que le déni de grossesse existe ? "C'est une réalité clinique". Mais la "thèse a été servie sur un plateau d'argent" à l'accusée. "Elle s'est imposée naturellement à elle, car c'est la plus déresponsabilisante. A minima pour échapper à ses responsabilités à ses propres yeux, à nos yeux ensuite", a-t-il plaidé.

• Séréna, la "chose" 

"J'interviens pour la chose", a d'emblée lancé Me Isabelle Faure-Roche, pour le département de Corrèze, reprenant le terme maintes fois invoqué par Rosa Maria da Cruz, qui a assuré avoir été incapable de voir sa 4e enfant - dont deux sont issus de dénis de grossesse - comme un bébé, mais comme "une chose".

S'appuyant sur les auditions des psychiatres - pas tous d'accord - l'avocate a balayé l'idée d'une "sidération psychique" qui aurait duré 23 mois, et d'une "conscience" de la mère sur un mode alternatif, "on/off".

• "Elle la tuait à petit feu" 

"Elle l'a élevée, sa gamine, même mal. Elle lui a donné à manger, même mal. Elle l'a soignée, même mal", sans quoi l'enfant n'aurait pas survécu. "On n'appuie par sur un bouton j'ai conscience, un bouton j'ai pas conscience", s'est emportée l'avocate.

"Dès qu'il y a prise de conscience, aussi courte soit-elle, on n'est plus dans le déni", a renchéri Me Costantino. "On n'aura pas les réponses à toutes les questions, qui sont comme des poupées russes", et Rosa da Cruz restera "femme de mystère". "Elle ne parvenait pas à l'aimer. Elle ne l'a pas tuée d'un trait mais elle est entrée dans une logique mortifère. Elle la tuait à petit feu", a-t-il ajouté.

• "Ce qu'on espère, c'est qu'un jour elle pourra faire des phrases"

"Aller savoir ce qui s'est joué au plus profond de l'âme de Mme da Cruz, c'est un luxe qui n'est pas nécessaire pour juger", a lancé en écho Me Marie Grimaud, avocate de L'innocence en danger.

Autre avocate du département, Me Marie-Pierre Peis-Hitier a pour sa part reconvoqué Séréna, "qui ne saura jamais lire, écrire, compter. Ce qu'on espère, c'est qu'un jour elle pourra faire des phrases, pour exprimer ses besoins...".

• "Aujourd'hui cette gosse, c'est notre gosse à tous" 

Depuis sa découverte en 2013 dans un coffre de voiture, la prise en charge des retards de développement de Séréna, entre famille d'accueil et institut spécialisé, aura coûté plus de 261.855 euros. Pour autant, "elle finira sa vie dans un institut (...) Quelque part, elle y restera toujours, dans son coffre", a rappelé Me Peis-Hitier. "Le soin que tu donnes à ta rose, est ce qui rend ta rose unique", a conclu, émue, Me Faure-Roche, paraphrasant "Le Petit prince", avant de lancer à l'accusée : "Aujourd'hui cette gosse, c'est notre gosse à tous. Vous méritez une sanction".

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