Manunta contre Pantalacci : une famille, deux jumeaux, un mort

Manunta contre Pantalacci : une famille, deux jumeaux, un mort
Angèle, Carla Serena et Yves Manunta ont survécu en 2011 à une tentative d'assassinat. Quelques mois plus tard, Yves Manunta sera de nouveau pris pour cible et succombera. Les jumeaux Pantalacci avaient été acquittés en 2016. ...

leparisien.fr, publié le dimanche 03 juin 2018 à 12h31

Le procès en appel commence la semaine prochaine. Deux jumeaux sont accusés d'une triple tentative d'assassinat sur la famille Manunta. Le père, Yves, a été assassiné quelques mois après.

Les Manunta ne viendront pas. Ils ont décidé de boycotter cette audience d'appel qu'ils qualifient de simulacre. Il y a six ans en Corse, Yves, Angèle et leur fille, alors âgée de 10 ans, ont été victimes d'une triple tentative d'assassinat. Jeudi prochain, les jurés qui pénétreront dans la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, à Aix-en-Provence, se trouveront face à un banc vide. Sur celui des accusés, deux jumeaux, Marc et Dominique Pantalacci, 27 ans aujourd'hui, qui avaient été acquittés lors du procès de première instance et protestent toujours de leur innocence.

Manunta, d'un côté, Pantalacci de l'autre : cette affaire de familles illustre la difficulté de l'État à esquisser une vérité judiciaire sur une île en proie à la violence. Qui, désormais, n'épargne personne, pas même les enfants.

Le point O est une scène de crime, un parking de la résidence des Manunta sur les hauteurs d'Ajaccio (Corse-du-Sud). Dans la baie, les paquebots viennent et s'en vont, à coups de corne de brume théâtraux, vers Palerme ou les Cyclades. Mais là, sur le rebord du monde se tiennent deux femmes en noir. Angèle, la mère, et Carla Serena, la fille. Le fils, Stefanu, nous avait prévenus : « Elles portent en elles un morceau du 8 novembre 2011. »

« Soudain, j'ai vu le feu »

« Ce soir-là, il était écrit que tout devait aller tordu », se souvient Angèle. Une panne de voiture, la petite à aller chercher à l'école, l'averse... D'où cet appel impromptu au mari, Yves Manunta, ancien militant nationaliste reconverti dans la sécurité, pour lui demander de venir les récupérer au Monoprix dans une 308 de location. À 18h45, voilà les Manunta presque chez eux.

Yves Manunta sort indemne d'une tentative assassinat en 2011. Sa femme, Angèle, et sa fille, sont elles blessées./PHOTOPQR/NICE MATIN

« Soudain, j'ai vu le feu. Cette touffe de cheveux de ma fille qui se soulève sous le souffle d'une balle. Je l'ai serrée dans mes bras. Carla Serena ! Ce cri, on l'a entendu jusqu'à la cathédrale » : la balle de Kalachnikov foudroie le bras d'Angèle, une autre lui fend la cuisse, une troisième lui broie la hanche. Le métal, toujours prisonnier de son ventre, rend fou les portiques d'aéroport.

Quant à la petite, elle est sévèrement touchée au bras. « Je me suis tassée sur le siège, mise en boule et bouché les oreilles », se souvient Carla Serena. Le père, lui, se jette dans le vide, atterrissant six mètres plus bas, ce qui lui occasionne quelques blessures aux chevilles. Les balles l'ont manqué. Tous trois sont vivants.

« C'était Marc »

« La lune bien ronde se devinait au travers de la couche nuageuse », notent les policiers pour montrer que les deux tueurs ne pouvaient ignorer la présence des femmes lorsqu'ils ont lâché 43 ogives à moins de 5 mètres... L'enquête se concentre sur leur voiture, une Clio partie en fumée d'un coup de Zippo avec les armes du crime à l'intérieur. Mais il y a surtout ce témoignage de l'écolière. La miraculée dit : « Je me suis tournée et j'ai reconnu celui qui portait un bonnet : c'était Marc. »

C'est sur le parking en bas de leur immeuble que la famille a échappé à une triple tentative de meurtre./LP/ Olivier Corsan

Marc Pantalacci... Très vite - trop vite affirme la défense, les investigations s'orientent vers Marc et son jumeau, Dominique, dit « Dumè », fils de la bonne bourgeoisie ajaccienne ayant versé dans la criminalité violente. Ceux-là viennent d'être libérés de prison sous contrôle judiciaire après une sanglante expédition punitive dans une boîte de nuit. Des caméras de vidéosurveillance attestent de leur retour chez leurs parents quarante minutes après la fusillade. Recherchés, les jumeaux se rendent le lendemain et s'expliquent.

À l'heure du crime, Marc et Dumè étaient chez leur autre frère. Dans une voiture qu'ils utilisent, les enquêteurs de la PJ trouvent des gants, avec leur ADN, imbibés d'essence et pollués par « un important cortège de résidus de tir ». Des traces de poudre, en moindre quantité, sont isolées sur un bonnet ou encore une veste. L'hydrocarbure ? Ils expliquent avoir rempli le réservoir de leur moto. La poudre ? Simple entraînement au stand de tir.

« J'étais comme leur petite sœur »

Une grande partie de la procédure va se jouer sur le témoignage de Carla Serena, dix ans à l'époque... La défense, depuis, a fait réexaminer son audition filmée devant le juge d'instruction où elle se montre moins affirmative sur le nom du tireur : « Je n'ai pas vraiment vu le visage même. » Formulation ambiguë. La fillette veut-elle dire qu'elle n'a rien vu ou qu'elle n'a pas vu l'intégralité du visage ? La défense s'engouffre dans la brèche.

Aujourd'hui, la gamine n'en est plus une. Lycéenne, Carla Serena passera son bac de français pendant le procès. « Comment peut-elle être si affirmative ? », lui demande-t-on. L'adolescente rappelle qu'elle connaissait intimement les jumeaux, souvent invités à la maison. « J'étais comme leur petite sœur », résume-t-elle. Carla Serena arbitrait les matchs de foot sur la plage près de la « paillote » Neptune. Les garçons, son frère et les jumeaux, tapaient le carton, toujours à la même table - la 14 - au Cinnaronu pour regarder Mafiosa, se donnant du « Ò fratè ! » Jusqu'à ce que la guerre entre les pères les sépare.

Yves Manunta avait monté une société de sécurité concurrente à celle d'un ancien associé. PHOTOPQR/NICE MATIN

En 2000, l'ancien « natio », Yves Manunta s'est lancé dans les affaires avec un ancien compagnon de lutte, Antoine Nivaggioni. Ensemble, ils ont monté une société de sécurité, la SMS, qui rafle les principaux marchés en Corse-du-Sud. Mais Nivaggioni fricote avec les services de renseignement et confond la caisse avec sa poche. Fâcherie. Haine.

En 2007, Manunta créé sa société, concurrente de la SMS. Mais il estime que Nivaggioni truste les marchés grâce aux appuis de Francis Pantalacci à la chambre de commerce. Yves Manunta s'emporte : « Ils nous pissent dessus sans même faire croire qu'il pleut ! »

Manunta de nouveau pris pour cible

Dès lors, chaque camp se surveille, se jauge, s'épie. Un proche des Manunta, armé, rôde devant la résidence des Pantalacci dans ce qui ressemble fort à un repérage en vue d'un assassinat. « Mon père ne sortait pas armé pour ne pas risquer d'être poursuivi pour port d'arme ce qui aurait mis en danger l'entreprise », précise le fils Stefanu. Angèle explique : « Dès que nous entendions une sirène d'ambulance ou de pompier, nous avions le même réflexe : l'appeler pour lui demander où il se trouvait. »

Yves Manunta a été tué le 9 juillet 2012. Il rentrait chez lui à scooter./PHOTOPQR/NICE MATIN

Le 9 juillet 2012, vers 17h30, Yves ne répond plus. Les sirènes sont pour lui. Trois tireurs l'ont achevé alors qu'il rentrait chez lui, seul, à scooter. Le chef d'entreprise avait 50 ans. Dès lors, et pendant près de cinq ans, Angèle et Carla Serena Manunta vivent sous protection policière. Une vie à demi. Carla Serena : « L'adolescence c'est l'âge où l'on a envie de sortir seule sans ses parents. Alors deux golgoths qui veillent sur vous, c'est rassurant mais pesant. » La protection est aujourd'hui levée à leur demande.

« Il m'a menti au visage ! »

Au premier procès de la fusillade, en 2016, les Manunta sont privés d'un allié de poids : leur avocat historique, Me Jean-Michel Mariaggi, grièvement blessé à la kalachnikov un an plus tôt. La décision d'acquittement s'inscrit dans une série de décisions favorables aux proches des Pantalacci. La haute magistrature est en émoi. Si bien qu'en janvier 2017, le procureur général d'Aix-en-Provence, Jean-Marie Huet, émet l'idée de remplacer les jurés d'assises dans ce type d'affaire par des magistrats professionnels, mieux à même selon lui de saisir la complexité des dossiers. Il n'est pas suivi.

Angèle et sa fille Carla Serena Manunta vivent toujours en Corse. Stefanu, le fils, menacé, s'en est éloigné. /LP/Olivier Corsan

Au printemps 2017, les acquittés sont de retour en ville. L'autre jour, à Ajaccio, Marc et Dumè étaient attablés devant un filet de Saint-Pierre dans leur restaurant préféré. Sollicités par le biais de leur avocat, ils n'ont pas souhaité nous rencontrer. Angèle et Carla Serena les croisent régulièrement. Un jour, la mère toise l'un d'eux « avec le regard du diable », exigeant des aveux. Protestation : « Ho, Angèle, tu crois encore à ces conneries ? Tu crois vraiment que c'est nous ? »

« Il m'a menti au visage ! », s'indigne la mère de famille. Menacé, Stefanu Manunta vit loin de Corse. Il n'espère rien de cet appel qui fermera la porte aux années mortes. Dans une lettre à la cour, il a écrit : « Ce procès est celui de la torture juridique, sociale, physique, morale et psychologique. »

Une enquête instrumentalisée pour la défense

La veste que portait l'une des victimes blessées, Carla Serena, 10 ans/DR

En 2016, le procès Pantalacci avait été très tendu. L'audience d'appel devrait l'être aussi. « Cette affaire se résume à un renseignement anonyme et au témoignage d'une jeune fille influencée par sa famille », tonne l'un des avocats des accusés, Me Paul Sollacaro.

Il continue : « Les éléments matériels, qu'il s'agisse de l'empreinte papillaire sur le fusil retrouvé dans la voiture calcinée ou de l'empreinte génétique sur un branchage sur l'itinéraire de fuite, ne ramènent à aucun de mes clients. Tout le reste c'est de la pipe en bois ! »

La défense pointe les liens apparus dans des écoutes entre l'un des victimes, Yves Manunta, et certains enquêteurs de la PJ, signes selon elle d'une instrumentalisation de l'enquête. Le verdict est attendu le 15 juin.

Les faits en dates

août 2010 : fusillade au Sun, discothèque de Porticcio. Marc et Dominique Pantalacci sont arrêtés après un mois de cavale et écroués.mars 2011 : procès de la « SMS » à Marseille. Ambiance électrique entre Yves Manunta et Francis Pantalacci, ainsi qu'entre leurs avocats.avril 2011 : découverte d'une cache d'armes attribuée aux frères Pantalacci. Marc et Dominique sont relaxés. Impossible de distinguer génétiquement de vrais jumeaux.30 septembre 2011 : libération sous contrôle judiciaire.8 novembre 2011 : triple tentative d'assassinat de la famille Manunta à Ajaccio.9 juillet 2012 : assassinat d'Yves Manunta à Ajaccio. La famille est protégée par la police.24 juin 2016 : acquittement d'un suspect, proche des Pantalacci, pour assassinat. Mais condamnation à quinze ans pour avoir incendié la voiture utilisée pour ce crime.19 novembre 2016 : acquittement de Marc et Dominique Pantalacci pour la tentative d'assassinat contre la famille Manunta. Les frères rentrent à Ajaccio en mars 2017.7 juin 2018 : procès en appel de la triple tentative d'assassinat.

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