Les pompiers racontent "le piège" du Cuba Libre où 14 personnes ont péri

Les pompiers racontent "le piège" du Cuba Libre où 14 personnes ont péri
Deux jeunes femmes se réconfortent devant le bar "Au Cuba Libre", le 6 août 2017 à Rouen, un an après l'incendie qui a fait 14 morts

AFP, publié le mardi 10 septembre 2019 à 18h41

"Un piège", "une souricière": les pompiers intervenus sur l'incendie du bar rouennais Cuba Libre, où 14 personnes ont péri dans un incendie en 2016, ont raconté les conditions éprouvantes de leur intervention au deuxième jour du procès en correctionnelle.

Anthony Le Corre, qui faisait partie des pompiers qui sont entrés dans la cave du bar où les victimes ont été retrouvées, se souvient d'un "sol glissant", "une visibilité quasi nulle, un escalier étroit et pentu". 

"Avec l'issue de secours fermée, c'était clairement un piège", a-t-il dit à la barre du tribunal correctionnel de Rouen, devant lequel comparaissent Nacer et Amirouche Boutrif, deux frères de 48 et 40 ans. Ils sont jugés pour "avoir involontairement causé la mort" de 14 personnes, mortes asphyxiées, et involontairement blessé cinq autres grièvement, dans l'incendie de leur établissement dans la nuit du 5 au 6 août 2016.

Les victimes fêtaient les 20 ans d'Ophélie dans le sous-sol de 24,4 m2 de ce bar aménagé sans autorisation en boîte de nuit, lorsque deux bougies du gâteau d'anniversaire, des fontaines à étincelles, ont enflammé le plafond de l'escalier.

"L'air n'était pas respirable, y compris à ras du sol", explique M. le Corre. "Il y avait entre huit et neuf corps dans le fumoir. Les victimes ont décidé de se retrouver toutes ensemble là pour tenter une survie." 

Mais les fumées noires ont tout envahi. Le pompier raconte avoir découvert "deux corps enlacés l'un contre l'autre, assis, et tête contre tête." Il s'agissait de deux frères morts dans l'incendie.

"Peut-on parler d'une souricière ?", demande une avocate. "Oui", acquiesce-t-il.

M. Le Corre découvre l'existence d'une issue de secours au cours de l'intervention, mais la porte est verrouillée. "Si la porte de secours avait été déverrouillée le bilan n'aurait pas été celui-ci. Ils auraient pu s'enfuir et ils auraient survécu à ce drame", estime son collègue Cédric Le Borgne.

- "Fumée très épaisse" -

Alerté un peu après minuit, M. Le Borgne décrit un feu de faible ampleur mais accompagné d'une "fumée très épaisse et opaque au sous-sol", générée notamment par la combustion de plaques de mousse en polyuréthane extrêmement inflammable et fumigène.

Selon le pompier, "80 à 90% de la mousse a été consumée" dans l'incendie, un matériau qui ne doit pas être utilisé "dans un sous sol recevant du public", rappelle-t-il.

"Est-ce que c'est si rare que ça les établissements qui ne sont pas aux normes d'incendie ?", lui demande Antoine Vey, avocat de la défense. "Non, pas si rare", répond M. Le Borgne.

Interrogé sur le déroulement de l'incendie, Nacer Boutrif explique : "J'étais assis au bout du bar, je lève la tête et je vois une boule de feu arriver. Je n'ai pas compris, je crie: y a le feu, il faut sortir ! J'ai essayé de descendre mais mon corps n'a pas réussi, j'étouffais et je suis sorti".

Son frère Amirouche est lui incapable de répondre et s'effondre en pleurs.

En fin de journée Nacer est à nouveau interrogé. "Ce matin, j'ai revécu la scène. Je dors avec ça, je me lève avec ça", assure-t-il, provoquant la colère des parties civiles d'où un "Nous aussi" s'élève, obligeant la présidente à demander le calme.

"Ça fait trois ans que j'attends d'être jugé. J'espère que ça va atténuer leur douleur", lâche Nacer avant d'expliquer que le soir, au moment de l'incendie "mon frère m'a dit +j'ai oublié d'ouvrir la porte+", en faisant référence à la sortie de secours verrouillée.

"Ces jeunes avaient l'âge de mes enfants. Il faut s'imaginer des pompiers qui sortent des corps et le Samu qui n'arrivent à réanimer personne", témoigne un policier de la Sûreté départementale. Des sanglots dans la voix, il se souvient avoir vu sonner les téléphones des victimes avec écrit "maman". 

A la barre, un enquêteur du SRPJ de Rouen précise que les frères Boutrif, placés en garde à vue le 13 septembre, "ont été coopératifs". "Nacer a déclaré que l'ouverture de la cave avait augmenté ses recettes de 30%. Dans l'esprit de la clientèle c'est Nacer et non Amirouche qui était le gérant", note-t-il.

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