La Sibérie pleure toujours les dizaines de victimes du serial killer Mikhaïl Popkov

La Sibérie pleure toujours les dizaines de victimes du serial killer Mikhaïl Popkov

Alexandra Kurbatova, inconsolable depuis la mort de sa fille Elena, tuée en 1998 par Mikhaïl Popkov.

leparisien.fr, publié le dimanche 08 avril 2018 à 19h09

Condamné en 2015 pour 22 crimes de femmes, le «maniaque d'Angarsk» en a depuis avoué 59 autres. Alors qu'il est actuellement rejugé, nous avons rencontré les proches de victimes du meurtrier le plus sanguinaire de l'histoire russe contemporaine.

S'il n'était les barreaux aux fenêtres, la bâtisse rococo serait identique à toutes celles qui ont fait d'Irkoutsk ce « Paris de la Sibérie » vanté par les dépliants. C'est ici, au tribunal de l'Oblast - la région administrative - qu'est actuellement jugé Mikhaïl Popkov, le pire tueur en série de l'histoire contemporaine de la Russie. A l'époque policier dans la ville voisine d'Angarsk, il mettait en confiance ses victimes qu'il proposait de raccompagner.

L'audience, à huis clos, a repris le 17 mars. Un procès sans parties civiles ou presque. Popkov a beau avoir ôté la vie à 81 reprises entre 1992 et 2012, la poignée de bancs étroits de la petite salle d'audience ne peut accueillir qu'une quinzaine de personnes. « Certaines victimes n'ont jamais été réclamées, décrypte une source judiciaire. Et notre territoire est tellement immense, qu'une partie des témoins sont entendus par visioconférence. »

Mikhaïl Popkov : sur les traces du tueur en série aux 81 victimes

Pourtant, Angarsk n'a rien oublié. « Le plus grand choc, ça a été d'apprendre que ce tueur était un des nôtres », lâche Lubov Dubinina. Elle était à l'époque directrice de l'école n°14. Celle où Marina Vlasova, 25 ans, enseignait la musique, avant d'être assassinée par Popkov. Celle, aussi, où étudiait Ekaterina, la fille du serial killer, qui a sollicité son père pour la quête en mémoire de sa professeur...

S'il comparait aujourd'hui pour 59 crimes, Popkov a déjà été condamné à la perpétuité en 2015, pour les 22 premiers. Parmi lesquels celui d'Anna Motofanova. « Cet homme, c'est le diable, décrit par téléphone la mère de cette jeune victime. J'ai croisé son regard. Il souriait, heureux de nous voir souffrir. » Une souffrance qui hante toujours Angarsk, où nous avons rencontré les parents, enfants ou conjoints de celles à qui le tueur a ôté la vie.

«Elena aurait eu 43 ans cette année...»

L'album photo consacré à Elena Kurbatova, conservé par sa mère Alexandra. LP/Jean Nicholas Guillo

Les meubles en formica sont comme engoncés dans la petite cuisine. Sur le plan de travail : un amoncellement de médicaments révèle la santé fragile d'Alexandra, à peine 70 ans. Son regard bleu délavé est encadré de longs cheveux blancs. « Ils sont devenus comme ça d'un coup », souffle-t-elle. Tel une relique, elle serre entre ses mains un album photo en plastique. Il ne contient qu'une poignée d'images d'Elena. Sa fille, que Popkov lui a arrachée la nuit du 18 au 19 avril 1998. « Officiellement, elle a été sa huitième victime, soupire sa maman. Elle aurait eu 43 ans cette année. »

Le soir de sa disparition, Elena était allée participer à la procession de la Pâques orthodoxe. Elle voulait y prier pour la santé de son bébé, la petite Alina, née neuf mois plus tôt lourdement handicapée. Elena n'est jamais rentrée. Son corps a été retrouvé par des promeneurs une semaine plus tard. « D'abord, on a soupçonné l'entourage de la copine chez laquelle elle était passée ce soir-là », développe Alexandra.

Un doute qui perdure jusqu'en 2002, quand on lui explique que le meurtre de sa fille s'inscrit vraisemblablement dans une série. « On a dû attendre dix ans de plus que Popkov soit arrêté, relève Alexandra. Soit 14 années sans aucune réponse... » Du procès de 2015, elle a voulu entendre chaque mot prononcé : « Certains veulent sa mort. Moi je souhaite qu'il vive et qu'il souffre en détention le plus longtemps possible. »

«Des enfants ? Nous n'en avons pas eu le temps...»

Dimitri Titov, le mari de Natalia, assassinée en juillet 1998. LP/Jean Nicholas Guillo

Il a 48 ans, en paraît vingt de plus. Accablé par ce gouffre qui s'est ouvert en lui un soir de 1998, dont on devine qu'il ne s'est jamais refermé. Ouvrier frigoriste, Dimitri Titov filait alors le parfait amour avec sa jeune épouse, Natalia Titova, 25 ans. Jusqu'à ce 18 juillet 1998. Une soirée bien arrosée, mais pas encore assez. Vers trois heures du matin, Natalia est envoyée chercher de quoi la prolonger. Elle sera sa dernière.

Prise à la morgue, la photo noir et blanc de son corps diffusée cinq jours plus tard dans le journal local est de trop mauvaise qualité pour pouvoir choquer. Natalia n'a droit qu'à un entrefilet. Elle a été tuée de « trois coups portés à la tête par un objet contondant », également frappée trois fois sur le corps à l'arme blanche, note l'autopsie. Le légiste estime que son décès est intervenu entre trois et six heures du matin dans la nuit du 18 au 19.

« Tout de suite, et pendant 14 ans, j'ai été le suspect numéro 1 », dénonce Dimitri, qui n'a jamais cessé de clamer son innocence. « Ils sont même allés jusqu'à me passer au détecteur de mensonge, test que j'ai bien sûr réussi », s'agace-t-il, tout autant qu'il déplore les lacunes de l'enquête sur les crimes de Popkov. « Certains savaient et l'ont couvert », accuse-t-il, sans toutefois apporter un début de preuve à cette impression, en partie forgée par le chagrin et la rancune.

Son seul soulagement est venu des sordides détails donnés par Popkov sur ce crime. « Là, j'ai enfin compris que l'auteur du meurtre de ma femme était identifié et pourrait être jugé », explique Dimitri. On lui demande s'il a des enfants : « On n'en a pas eu le temps. Il me l'a enlevée avant. »

«Il est partout, nous sommes nulle part»

Marina Radkevitch avait 16 ans lorsque sa mère Nina a été tuée par Popkov. LP/Jean Nicholas Guillo

On la retrouve au cinéma d'Angarsk, où elle a emmené ce samedi Platon, son petit garçon. Marina Radkevitch bout d'une colère rentrée. Elle a 38 ans, « l'âge que ma mère avait quand il nous l'a prise. »

Le 22 novembre 1997, Nina Radkevitch était sortie de chez elle pour raccompagner ses soeurs. Son corps n'a été retrouvé que trois mois et demi après. « J'ai appris que Popkov avait participé à l'enquête, fulmine Marina. Il prenait plaisir à constater le mal qu'il avait fait. » Agée alors de 16 ans, elle ne se souvient pas l'avoir croisé à l'époque. Au tribunal, lors du premier procès de 2015, elle a voulu comprendre. Et découvert un Popkov « très calme, très souriant, très sûr de lui. »

Le portrait de Mikhaïl Popkov, issu des fichiers de la police russe. DR

Le diagnostic avancé d'« homicidomania » ? Elle n'y croit pas : « Tous ces meurtres, il les a commis en conscience, avec plaisir, et pas en raison d'une hypothétique maladie. » Plus que tout, Marina fustige l'attention dont il est l'objet : « Il boit du bon café en prison. Lors des audiences, sa femme lui amène de la soupe. Il est au centre de l'attention. Il est partout, et nous, ses victimes, nous sommes nulle part. »

Vendeuse, Marina peine à joindre les deux bouts, a fait une croix sur cette indemnité actée par le tribunal, dont elle sait que Popkov ne la lui versera jamais. Et craint plus que tout que le malheur frappe à nouveau : « Je suis très inquiète de nature. Pas pour mon fils, mais pour moi. S'il m'arrivait quelque chose, il devrait grandir sans moi, comme j'ai grandi sans ma mère. »

Le service de gestion de commentaires évolue.

A compter du 29 mars, le Journal de Réactions et la publication de commentaires seront temporairement fermés.

Les discussions autour des sujets qui vous tiennent à cœur resteront prochainement possibles au travers d’un tout nouveau service vous permettant de réagir.