En Sibérie, sur les traces du serial killer aux 81 victimes

En Sibérie, sur les traces du  serial killer aux 81 victimes

Irkoutsk (Russie), décembre 2017. Condamné en 2015 pour 22 meurtres de femmes, Mikhaïl Popkov, le «maniaque d'Angarsk» en a depuis avoué 59 autres.

leparisien.fr, publié le dimanche 08 avril 2018 à 20h07

Mikhaïl Popkov, ancien policier de l'ère soviétique, traquait les femmes et abandonnait leurs corps le long de la M53, la route de la mort. Le meurtrier le plus sanguinaire de Russie est actuellement jugé à Irkoutsk. Nous avons remonté sa piste.

Leur monde d'hier venait de se désintégrer. Celui de demain n'était pas encore né. En cette décennie 1990, pour se déplacer, il était de coutume pour les Russes d'arrêter les véhicules d'un bras levé. Surtout en Sibérie. Surtout l'hiver. Quand ce territoire-continent se transforme en congélateur à ciel ouvert. Un homme, Mikhaïl Popkov, 53 ans, en avait fait son terrain de chasse, massacrant 81 femmes, que ce policier s'était proposé de ramener à bon port.

Vingt années durant, dans sa ville d'Angarsk, à l'Ouest du Baïkal, ce prédateur lui-même rompu aux techniques d'enquêtes a réussi à échapper à la justice. Un « maniaque » à l'instinct hors norme, dont la carrière criminelle a prospéré sur les ruines d'un système judiciaire exsangue.

Arrêté en 2012, Popkov a été reconnu coupable en 2015 de 22 assassinats, et condamné une première fois à la prison à vie, la peine de mort ayant été abolie en 2009 en Russie. En 2017, le « maniaque d'Angarsk », son surnom, avouait 59 autres crimes, pour lesquels il est actuellement jugé à Irkoutsk (Sibérie). Le verdict pourrait intervenir d'ici l'été.

Reste une question : comment ce père de famille, policier estimé, a-t-il pu devenir le tueur en série le plus prolifique de l'histoire de la Russie ? Pour le comprendre, il faut se replonger dans les années sombres de ce Far-Est sibérien.

Le centre-ville d'Angarsk, à deux pas de la maison de Mikhaïl Popkov. LP/Jean Nicholas Guillo

« En ce temps-là, question cadavres, on ne savait plus où donner de la tête », justifie Andreï Chestopalov, alors chef de la brigade criminelle. La guerre des gangs fait rage. Chaque quartier possède le sien. La police compte les points. « Au cimetière, une allée est occupée par tous les membres d'un même groupe mafieux, tués en une seule nuit », décrit Aliona Koutnyakova, journaliste pour l'hebdomadaire local « Svetcha », « La Bougie », en français.

La « route de la mort »

La « route de la mort », qui relie Irkoutsk à Moscou, en passant par Angarsk. LP/Jean Nicholas Guillo

En ces années troublées, elle était adolescente. « Il n'y avait que de vagues rumeurs, se remémore-t-elle. Celles d'un maniaque circulant en Lada Niva ou en Volga (NDLR : marques de voitures soviétiques). On n'y prêtait pas attention. » Pas plus que les autorités locales. C'est que cette ville dite « née de la victoire », celle de 1939-1945, a, dans les faits, été conquise sur les éléments par les « zeks » d'Angarlag : les prisonniers de ce qui n'était sous Staline qu'une « colonie » concentrationnaire.

Sa main-d'œuvre, servile, a commencé par bâtir, parfois au prix de sa vie, un immense complexe pétrochimique encore en activité, puis les bâtiments uniformes où s'entassent maintenant 220 000 habitants. « A la fermeture du goulag, beaucoup d'anciens prisonniers se sont installés ici », expose Aliona Koutnyakova. Quant aux camps eux-mêmes, ils ont été transformés en cinq établissements pénitentiaires, donnant à Angarsk une réputation de ville-prison.

L'immense complexe prétrochimique Angarsk. LP/Jean Nicholas Guillo

Le premier meurtre, de ce qui est encore loin d'être analysé comme une série criminelle, y intervient officiellement en octobre 1992. Une jeune mère de famille disparaît en soirée. Son corps mutilé est retrouvé le lendemain, dans une forêt voisine. L'enquête diligentée n'en a que le nom. Progressivement, les cadavres de jeunes femmes, atrocement suppliciés, essaiment dans les environs. Par exemple, le long des rives de la rivière Angara, figées par l'hiver. Entre les villages d'isbas, ces maisons russes traditionnelles en bois torturées par le froid, il n'est plus rare que les promeneurs fassent de sinistres découvertes.

Mais c'est surtout le long de la M53 que la macabre comptabilité s'accélère. A l'origine, la voie rapide qui relie Irkoutsk à Moscou, en passant par Angarsk, n'était qu'un « condamnia trakt », une piste tracée par les prisonniers. En ce XXème siècle finissant, elle est toujours parcourue de « paziomka », ces volutes de neiges qui serpentent vicieusement à ras le bitume congelé, semblant dotées d'une vie propre. Plus que jamais, la 53 mérite alors son surnom de « route de la mort. »

Le printemps rend les corps

Sous la neige, des corps (Illustration). LP/Jean Nicholas Guillo

Dimitri Khmilovsky était inspecteur au commissariat central d'Angarsk. « Là où on constatait le plus de décès, c'était en mars », relève-t-il. Lorsque neige et glace laissent place à la « raspoutitsa », littéralement « le chemin interrompu ». La taïga devient bourbier. « Avec le gel, la plupart des victimes étaient toutefois très bien conservées », souligne Khmilovsky. Certaines sont retrouvées à 500 mètres à peine l'une de l'autre. Nombre de ces corps, quand ils sont autopsiés, montrent une forte consommation d'alcool. De quoi renforcer l'indifférence policière, les autorités locales ne voyant là guère plus que des « querelles conjugales » sur fond de boisson, distinctes les unes des autres.

Pourtant, Vera Rybakova, par exemple, était sobre. La lycéenne de 16 ans a été jetée à la va-vite dans un cimetière. Une autre adolescente de 14 ans, la plus jeune victime, est identifiée sur un chantier. Comme Elena Dorogova, abandonnée dans une tranchée en mars 1997, peu après qu'elle s'est volatilisée en pleine rue. Elle se rendait à la gare pour y retrouver sa mère. Pour la première fois, comme cela sera le cas plus tard à deux autres reprises, du sperme est retrouvé dans un préservatif sur la scène de crime. « Une erreur technique », dira son auteur.

Svetlana, la miraculéeUn tueur implacable est à l'œuvre. En totale impunité. Tellement sûr de lui, qu'il va multiplier les écarts. Dans la nuit du 27 au 28 janvier 1998, sa route croise celle de Svetlana Misyavicius, 18 ans. Elle témoigne de cette nuit d'horreur sur un procès-verbal que nous avons pu consulter en exclusivité. Il est neuf heures du soir. Le dernier tram vient de partir. Elle marche à proximité du restaurant « Nuit blanche », lorsqu'un véhicule s'arrête.

La porte s'ouvre. Elle monte. Le chauffeur roule en silence. « Je me souviens de ses bottes », revivra Svetlana. Quelques kilomètres plus loin : un premier coup au visage. Le véhicule pile. Son conducteur fait le tour, ouvre la portière, la tire par les cheveux et les pieds. Elle tente de se défendre, est frappée au visage par un objet indéterminé, avant d'être traînée dans l'un des bosquets des lisières de la ville.

La nuit, Mikhaïl Popkov rôdait en voiture, à la recherche d'une nouvelle victime (photo d'illustration). LP/Jean Nicholas Guillo

« J'ai entendu des voix de filles et de garçons, se souviendra Sveltana. J'ai hurlé, et tout s'est arrêté. » Elle est recueillie par un petit groupe de badauds. Se revoit être mise à l'abri dans un immeuble voisin, dont le gardien la jette finalement dehors. Sur un banc, elle nettoie son sang. Puis ses « sauveurs » la quittent. Elle est à nouveau seule. Marche pour rejoindre la route.

Dans l'ombre, son agresseur est encore à l'affût, phares éteints, et se rue à nouveau sur elle, décidé à ne laisser derrière lui aucun témoin. Elle court autour du véhicule. Peine perdue. A plusieurs reprises, il lui tape la tête contre un bouleau. La laisse pour morte. Le lendemain, lorsqu'elle se réveille, elle est... à la morgue, uniquement vêtue d'une culotte.

Six mois durant, sa mère va se battre pour qu'une plainte soit enregistrée. Mais Svetlana a été rendue en partie amnésique par les chocs. Lorsque la procureur d'Angarsk se décide à ouvrir une enquête, la jeune fille est placée sous hypnose. Plusieurs éléments émergent, laissant penser que son bourreau pourrait être un policier.

Les enquêteurs locaux envisagent pour la première fois l'hypothèse qu'un tueur en série sévisse sur leur secteur, et qu'il puisse être issu de leurs rangs. Sur quelle base, précisément ? Personne n'est en mesure de répondre à cette simple question, éludée par chacun de nos interlocuteurs.

Kitaev, le premier à évoquer un serial killer

Nikolaï Kitaev, désormais professeur de criminologie à l'université d'Irkoutsk. LP/Jean Nicholas Guillo

Discrètement, sept fonctionnaires sont entendus, vite mis hors de cause. La presse est tenue à l'écart. Pas le procureur régional d'Irkoutsk, qui décide de se saisir du dossier, et envoie sur place son adjoint, Nikolaï Kitaev. L'homme est aujourd'hui professeur de criminologie à l'université d'Irkoutsk. Il est amer lorsqu'il évoque la gestion de l'affaire. Au milieu des années 1990, ce détective aux méthodes radicalement novatrices est auréolé d'un indéniable palmarès. C'est lui qui a mis hors d'état de nuire Vassily Kulik, tueur en série qui a ôté la vie à 13 reprises, ciblant aussi bien des enfants que des personnes âgées.

Kitaev revendique avec fierté 58 meurtriers à son tableau de chasse, « dont 41 exécutés ». On le rencontre dans un pub d'Irkoustk, où il arrive vêtu d'un costume sombre, protégeant son visage sec d'une sobre chapka. Parmi les premiers, il a utilisé la notion de biorythme pour favoriser l'obtention d'aveux. Assume également l'utilisation de l'hypnose ou de sérums de vérité, à l'insu même des suspects si la situation, selon lui, l'exigeait.

«Il a développé une haine des femmes»

Toujours le même mode opératoire, ou presque, mais une enquête qui patine (Illustration). LP/Jean Nicholas Guillo

Lorsque Nikolaï Kitaev débarque à Angarsk, en cet automne 1998, il ne lui faut qu'une poignée de semaines pour prendre la mesure de la situation. « J'ai très vite compris que l'enquête avait été complètement bâclée, s'agace-t-il toujours, à vingt ans de distance. Tout avait été fait superficiellement. Nombre d'indices avaient été négligés et perdus. Des examens de base même pas effectués. » Ce que confirme la journaliste Aliona Koutnyakova : « Certains dossiers ne comportaient que trois pages. Pas une de plus. »

Très vite, Kitaev acquiert la conviction d'avoir à traquer un seul et même homme. « Dans chacun de ces crimes, nous retrouvions six ou sept points de comparaison : l'heure de la mort, le type d'endroit où elle a eu lieu, les zones impactées par les coups ainsi que la nature des armes utilisées, couteau, hache, marteau ou tournevis. » Des armes « par destination » que Popkov a avoué avoir dérobées dans les scellés du commissariat.

Le «profiler» Kitaev brutalement démissionnéLe 8 décembre 1998, un premier profil du suspect est dressé par Kitaev. Le document évoque « un homme de type caucasien, habitant Angarsk. Il est né probablement entre 1960 et 1969, connaît parfaitement le secteur et sa vie nocturne, possède une voiture ou a librement accès à un véhicule. »

Côté psychologique, ce maniaque « a développé une haine des femmes, peut-être parce que la sienne est infidèle ». Il cible le plus souvent des victimes « ivres, susceptibles d'avoir des relations sexuelles avec un inconnu. » « Il est d'apparence avenante, en forme physiquement et sait se montrer très rassurant », complète le document.

Surtout, à l'instar de ses collègues du cru, Kitaev arrive à la conclusion que ce serial killer est potentiellement un professionnel de la sécurité. Mais au niveau local, on ne semble guère pressé d'aboutir à une vérité qui pourrait entacher la réputation des forces l'ordre. « Aucune audition des sept policiers suspects n'est disponible, dénonce fin 1998 le procureur-adjoint. Il n'y a pas la moindre trace d'un travail concret creusant cette piste. » Dans un rapport au vitriol remis à son supérieur, Nikolaï Kitaev fustige « la résistance ouverte de la police d'Angarsk ».

A sa demande d'avoir les coudées franches pour mener de véritables investigations, il est brutalement démissionné début 1999.

Des victimes parfois assassinées deux par deuxA Angarsk, la police préfère laver son linge sale en famille. Le tueur prospère sur ce terreau délétère. De 1997 à 1999, il est actif comme jamais. Assassine parfois ses victimes deux par deux, ce qui laissera un temps planer l'hypothèse d'une complicité.

Le 29 octobre 1998, Tatiana Martynova, 20 ans, et son amie Yulia Kuprikova sont découvertes le long de la M53, à 10 km d'Angarsk direction Irkoutsk. Leurs cercueils devront être clos par égard pour leurs proches. Le 17 août 1999, les restes de Maria Molotkova sont trouvés dans un conteneur à ordure. Sa tête dans une poubelle d'un autre quartier. Etudiante en médecine, elle travaillait comme pompiste dans une station-service. C'est là qu'elle avait été vue vivante la dernière fois, cinq jours plus tôt.

La ville d'Angarsk est toujours hantée par les crimes de Popkov. LP/Jean Nicholas Guillo

Entre-temps, le témoignage d'une nouvelle miraculée est recueilli. Elle s'appelle Evguenia Protasova. Agée de 18 ans à l'époque, elle souffre toujours aujourd'hui des séquelles physiques et psychologiques de son agression. « Je ne veux plus en parler, s'excuse-t-elle au téléphone. Ça me bouleverse toujours. Des mois durant, j'ai voulu raconter ce qu'il s'était passé et personne ne m'a jamais prise au sérieux. » Elle n'a plus foi ni dans la police ni dans la justice de son pays : « Lors du premier procès de 2015, le tribunal m'a accordé une indemnité dont je n'ai jamais vu la couleur. Je ne veux plus rien à voir à faire avec tout ça... »

«Pourquoi vous ne prenez pas la bonne route ?»Une fois, seulement, elle a livré son calvaire, se confiant à la correspondante locale de la Komsomolskaïa Pravda. Cette nuit de juillet 1999, elle s'est disputée avec son petit ami qui l'a jetée hors de sa voiture. « Un homme s'est arrêté au volant d'un véhicule. Il m'a souri, m'a montré sa carte de police pour me rassurer. » Mais lorsqu'elle constate qu'il s'éloigne du trajet prévu, la jeune fille est gagnée par la peur.

« Je lui ai demandé : Pourquoi vous ne prenez pas la bonne route ? Des larmes me sont montées dans la voix. » Le tueur stoppe, commence à l'étrangler. Elena perd une chaussure dans sa tentative de fuite. « J'ai compris qu'il voulait me tuer. Ensuite, je ne me souviens de rien, confie-t-elle. Je me suis réveillée longtemps après, dans une forêt près du village de Malaya Elan. » Elle passera un an à l'hôpital, victime d'un grave traumatisme crânien et là encore d'amnésie partielle.

Un indice crucialLe 8 juin 2000, ce sont à nouveau les obsèques de deux amies, Maria Lyzhina et Lilia Pashkovskaya, 35 et 38 ans, qui doivent être célébrées cercueils fermés. Le 5, leurs corps ont été identifiés dans une forêt de la commune de Veresovka, sur la route d'Irkoutsk. Mais cette fois, un indice crucial est détecté : la trace caractéristique d'un pneu de Lada Niva, petit 4X4 de fabrication soviétique prisé pour sa capacité à se jouer de tous les terrains.

C'est une Lada de ce type que possédait Mikhaïl Popkov. LP/ Jean Nicholas Guillo

Andreï Chestopalov, alors chef de la brigade criminelle, hérite de l'enquête. Il nous donne rendez-vous dans les locaux de la société de sécurité qu'il gère aujourd'hui, Cerbère. Sur les meubles : des casques d'intervention de la police. A chaque phrase ou presque, l'ex-grand flic ne peut s'empêcher d'épousseter d'imaginaires saletés sur un bureau pourtant immaculé.

Popkov, interrogé mais relâchéParmi les nouveaux suspects qu'il auditionne alors : un certain Mikhaïl Popkov, policier subalterne. « J'ai fait des centaines d'interrogatoires, relève Chestopalov. Mais lui, je l'ai trouvé bizarre. Il était plus fermé que n'importe lequel de ceux que j'avais eus en face de moi jusque-là... » Le patron de la brigade criminelle dit l'avoir malmené lors de son audition. Son regard, comme le tatouage des Spetsnaz - les forces spéciales russes - sur sa paume de main, laisse penser qu'il dit vrai.

Andreï Chestopalov, chef de la brigade criminelle dans les années 1990. LP/Jean Nicholas Guillo

Pourtant, Popkov ne lâche rien. D'autant que sa femme l'innocente. Elle s'appelle Elena, travaille au bureau des passeports, situé dans le commissariat central d'Angarsk. Aujourd'hui encore, l'alibi fourni reste flou. Peut-être aurait-elle avancé que son mari souffrait d'une syphilis, l'empêchant d'avoir une vie sexuelle. Toujours est-il que Popkov passe entre les mailles du filet. « On m'a demandé de le libérer », se défend Chestopalov, sans plus de précision.

«Mikhaïl était méticuleux»

Dimitri Khmilovsky, qui a fait régulièrement équipe avec Popkov. LP/Jean Nicholas Guillo

Au gré des gardes, Dimitri Khmilovsky fait régulièrement équipe avec Popkov. L'ex-inspecteur s'est aujourd'hui reconverti en « entrepreneur ». Il possède un bar, le Paradis des bikers, siège des Seven wolfes, le « chapitre » qu'il dirige. Difficile de comprendre l'intérêt de rouler en Harley dans cette Sibérie où « l'hiver dure douze mois, avant que ce ne soit l'été », selon une maxime populaire.

Ce mardi soir de février, lorsque nous nous y rendons, le Paradis est déserté. Deux ados émaciés descendent quelques bières. « Ce qui sautait aux yeux, c'est que ce Popkov était un gars très intelligent, entame Dimitri. Il aurait pu aspirer à un grade beaucoup plus élevé que celui qu'il occupait. »

Au début des années 1990, il exerce comme « assistant de garde » au commissariat du quartier « 51 ». Sur trois niveaux, la masure stalinienne bâtie dans les années 1940 se détache lugubrement dans le crépuscule d'hiver. Elle est désormais désaffectée, ouverte au blizzard.

Poussée par des rafales à 60 km/h, la neige cingle les visages tel un vent de sable. En ce mois de février, le mercure flirte avec les -30 °C. Le lendemain, sous un cristallin soleil d'hiver, le même bâtiment et son crépi défraîchi dégagent un charme désuet. Juste en face, dans un style identique, se dresse, plus modeste, la maison où Popkov et sa famille ont vécu deux décennies. « Popkov ? Je n'ai rien à en dire. On en a fait une star », maugrée un voisin.

La maison où Popkov et sa famille ont vécu deux décennies. LP/Jean Nicholas Guillo

A l'époque policier lambda, le père de famille patrouille dans les rues de cette Gotham city assaisonnée sauce soviet. « Un gars très physique, se rappelle Dimitri Khmilovsky. Il fallait tout le temps qu'il fasse quelque chose. » L'homme est affûté, notamment par le biathlon, qu'il enseigne. La discipline mêle ski de fond et tir. « Une fois, il s'est retrouvé face à des cambrioleurs, ajoute Khmilovsky. Il a abattu le gars d'une seule balle de Kalachnikov. En pleine tête. »

Pour le reste, Popkov est un collègue d'humeur toujours égale. « Même quand on allait boire un verre ou plusieurs après le boulot, il restait lui-même. Je n'ai jamais senti aucun danger à le côtoyer », poursuit Dimitri.

« Mikaïl était très méticuleux, développe pour sa part, sur procès-verbal, Svetlana Marmil, inspectrice à la brigade des mineurs. Ses vêtements étaient toujours propres et bien repassés. Il astiquait en permanence son arme de service. Et passait beaucoup de temps à nettoyer sa voiture. » Pénurie oblige, beaucoup des policiers de l'époque utilisent leur véhicule personnel. C'est le cas de Popkov, toujours au volant de sa... Lada Niva de 1986, acquise en 1994, immatriculée C7390IR. Seul élément intriguant : « J'avais appris qu'avec sa femme, ils vivaient nus à leur domicile », s'étonne l'inspectrice Marmil.

Sa femme le trompaitSon épouse, Popkov l'a rencontrée à la piscine, au milieu des années 1980. D'extérieur, le couple semble soudé, forme une famille modèle, autour de la petite Ekaterina, née en 1987. Pourtant, Popkov a vite des doutes sur la fidélité d'Elena Popkova. En 1992, sa fille raconte qu'« un monsieur est venu voir maman à la maison ». Le monsieur en question est plombier, il s'appelle Alexei Muliavin. « J'ai couché deux fois avec Elena, à son domicile », racontera-t-il plus tard aux enquêteurs. Popkov vient lui dire son fait sur son lieu de travail. Fait sortir l'amant et le roue de « coups au visage ».

Le lendemain, il revient. Pour s'excuser cette fois : « Il m'a dit que sa femme lui avait raconté que je l'avais violée. Qu'il ne savait plus comment s'en sortir avec elle. » Popkov expliquera qu'il a pensé la supprimer, mais que, ne voulant pas laisser sa fille orpheline, il n'a pu se résoudre à cette sombre extrémité. Elle le taraudait pourtant au quotidien : « Quand je me réveillais le matin, je m'assurais que je ne l'avais pas étranglée... »

Son insigne de police oublié sur les lieux du crimeOfficiellement, y compris dans son dossier judiciaire, Mikhaïl Popkov quitte la police en 1999. « C'est faux, martèle Andreï Chestopalov. Il y est resté jusqu'en 2002, et c'est moi qui l'ai viré. » Car Popkov est maintenant l'un de ses subordonnés au commissariat central. Il y a été muté comme « assistant opérationnel ». En clair : il épaule les inspecteurs, sert de chauffeur, et se rend régulièrement sur des scènes de crimes... qu'il a lui-même commis.

L'insigne d'un policier russe. LP/Jean Nicholas Guillo

« Une fois, averti de la découverte d'un corps, je lui ai demandé d'emmener sur place les experts de la police technique, raconte Khmilovsky. Il m'a dit qu'il préférait y aller avant, seul, pour ne pas se tromper de lieu lorsqu'il conduirait ses collègues... » L'occasion pour le serial killer de vérifier qu'il n'a laissé aucun indice. Pas comme cette fois où il avait oublié à proximité d'un corps son insigne de police, récupéré in extremis, comme il l'a raconté.

Viré de la police après une bavure« Régulièrement, lors des gardes de nuit, il prétextait un problème familial pour rentrer chez lui », se rappelle encore Dimitri Khmilovsky. A une occasion, au moins, Popkov a mis ce laps de temps à profit pour ajouter une nouvelle victime à une liste déjà longue. On estime qu'il tue alors tous les deux mois.

Son comportement intrigue Chestopalov : « Plus ça allait, et plus je me disais qu'il était suspect. Mais je ne pouvais pas le lui dire dans les yeux. » Pourquoi ne pas avoir tenté de le confondre ? « On attendait le retour des prélèvements de l'ADN identifié sur les corps, mais j'ai appris des années plus tard qu'ils n'étaient jamais partis à Moscou », plaide l'ex-numéro 1 de la criminelle.

En 2002, donc, il se saisit d'une bavure pour mettre à pied Popkov, dont la route avait croisé celle d'un ivrogne. Le patrouilleur avait voulu le ramener sur la voie de la sobriété à grands coups de crosse, une fois encore portés au visage. « Je ne lui ai pas laissé le choix, insiste Chestopalov. C'était la porte, ou une enquête disciplinaire. Il savait très bien que j'avais des doutes à son encontre. » L'affaire en reste là.

Mikhaïl Popkov se reconvertit en agent de sécurité au complexe pétrochimique d'Angarsk. LP/Jean Nicholas Guillo

Popkov est simplement démissionné, et ajoute une ligne de plus à son CV, en devenant agent de sécurité au complexe pétrochimique. « Il était chef d'équipe. Un gars en or, encense l'une de ses anciennes collègues. Il couvrait nos erreurs, ne s'énervait jamais. »

La guerre des policesAndreï Chestopalov dit avoir confié le dossier à ses successeurs, et finit lui aussi par quitter la police. « Ce n'est pas ma faute si rien de plus n'a été fait... » se dédouane-t-il. Nikolaï Kitaev, lui, prend ses responsabilités. Avec l'aide d'un ami journaliste, il parvient à faire paraître en mars 2002, à Moscou, un article évoquant la présence d'un maniaque à Angarsk, qui sévirait en toute tranquillité. Le journal atterrit sur le bureau du procureur général de Russie, lequel envoie sur place, cette fois, une équipe du « comité d'enquêtes », l'équivalent russe du FBI.

Une fois de plus, les investigations sont semées d'embûches et de chausse-trappes. L'ambiance est exécrable. La guerre des polices fait rage. Les « fédéraux » ont la désagréable impression que le moindre de leurs faits et gestes est anticipé par leur cible. Les forces de l'ordre locales renâclent, quand elles ne brouillent pas carrément les cartes. Surtout, la vague mortifère semble s'être tarie. Au point qu'en 2008, la cellule d'enquête est dissoute.

Vera a croisé sa route

Vera ne s'est rendu compte que quelques années plus tard qu'elle avait croisé la route de Popkov. LP/Jean Nicholas Guillo

On envisage que le tueur puisse être en sommeil. Vera n'y croit pas. En 2004, elle est âgée de 26 ans. Se rend avec ses collègues de travail à une petite fête organisée dans une salle du complexe sportif d'Angarsk. « A un moment, j'ai eu une migraine et j'ai décidé de quitter la soirée pour rentrer chez moi », se rappelle-t-elle. Accompagnée d'une amie, elle récupère son manteau, au moment où un agent de sécurité privée vient à sa rencontre : « Il était à la fois très poli, parlait d'une voix feutrée, sans jamais se départir de son sourire, tout en étant extrêmement insistant. »

Mais Vera a déjà commandé un taxi et doit décliner à plusieurs reprises la proposition de cet entreprenant agent de la ramener chez elle. « Huit ans plus tard, lorsqu'il a été arrêté, je l'ai immédiatement reconnu et mon amie aussi », souffle Vera. Depuis, elle remercie « tous les jours (sa) bonne étoile ». Persuadée qu'elle a frôlé une mort atroce et désormais convaincue qu'« un maniaque est impossible à repérer à l'instinct. A aucun moment je ne me suis méfiée de lui. Mais je suis sûre qu'il était en chasse... »

L'ADN enfin à la rescousseUne chasse dont tout porte à croire que Popkov en a étendu le périmètre. Il s'est reconverti dans le commerce de véhicules, qu'il va chercher 4000 km plus à l'Est, à Vladivostok. Dans le milieu, il est connu sous son surnom de « Micha Subaru » : Micha, pour le diminutif de Mikaïl, et Subaru, pour la marque japonaise de voitures du même nom, qu'il affectionne particulièrement. L'aller se fait à vide, via le Transsibérien.

Avec son nouveau travail, le « maniaque d'Angarsk » élargit son périmètre. LP/ Jean Nicholas Guillo

L'intéressé l'ignore encore, mais l'étau se resserre. C'est que les tests ADN, rares et chers à la fin des années 1990, se sont démocratisés. Le spectre du « maniaque d'Angarsk » continue d'inquiéter le MVD, le ministère russe de l'Intérieur. Et une vaste campagne de prélèvements est lancée à partir de 2010 pour résoudre, enfin, ces dossiers dont on pense qu'ils ne sont que des « cold case ». Par centaines, les policiers d'Angarsk, actifs comme révoqués, sont soumis à une prise d'empreinte génétique. Jusqu'à la lettre « P ».

LIRE AUSSI >Les cinq étapes de l'analyse d'un fragment d'ADN

En mars 2012, Popkov est convoqué à Irkoutsk. Il s'octroie le luxe d'avancer le rendez-vous. A la fonctionnaire qui s'apprête à lui soustraire un peu de salive, il demande : « Et si je refuse ? » « Il faudra me dire pourquoi », répond la jeune femme. Popkov se laisse faire. A son départ, un policier présent lors de l'échange trouve ce type « intéressant. » Deux semaines plus tard, le verdict tombe. Son ADN est identique à 100 % à celui trouvé sur trois des victimes du « maniaque ».

«Nettoyer la ville de ces femmes de mauvaise vie»Artem Dubynin, qui a longtemps chapeauté la cellule dédiée du comité d'enquêtes, la police fédérale, est envoyé avec deux hommes à Vladivostok, que Popkov s'apprête à rallier cette semaine-là pour y réceptionner une voiture. Les trois policiers montent dans le train juste avant l'arrivée, et l'interpellent sans difficultés. « Si j'en avais eu les moyens, je serais allé me planquer en Australie », leur explique le tueur.

Le portrait de Mikhaïl Popkov, issu des fichiers de la police russe. DR

Popkov avoue facilement une première vague de 22 crimes. Prétend qu'il voulait « nettoyer la ville de ces femmes de mauvaise vie. » Son expertise psychologique tient sur une feuille A4. « Il a voulu se venger de l'infidélité de son épouse », avance plus que succinctement un « expert ». « La vérité, c'est qu'une simple odeur, une brève impression comme la vision d'un tatouage, provoquait un déclic et le faisait passer à l'acte », analyse un connaisseur du dossier.

Au tribunal d'Irkoutsk, cette première séquence mortifère a déjà gagné les archives, où nous avons pu découvrir en sous-sol ces 205 tomes de 250 pages chacun.

Le dossier Popkov se compose de 205 tomes de 250 pages chacun. LP/Jean Nicholas Guillo

Une nouvelle « route de la mort »Ces 205 tomes seront bientôt rejoints par ceux relatant les 59 autres meurtres, pour lesquels Popkov est actuellement jugé. Une nouvelle condamnation à perpétuité ne fait guère de doute, qui ne sonnera pas pour autant comme un épilogue judiciaire. « Popkov distille ses confidences, analyse encore la journaliste Aliona Koutnyakova. Chaque nouvel aveu lui permet de s'aérer et de sortir de sa cellule, pour participer à la reconstitution. »

La salle d'audience du tribunal d'Irkoutsk, où se déroule le second procès de Mikhaïl Popkov. LP/ Jean Nicholas Guillo

Surtout, cela retarde d'autant l'échéance de se voir transférer à la colonie pénitentiaire de Yamal, en Sibérie arctique, où ses conditions de détention seront beaucoup plus dures qu'à Irkoutsk. « Il nous reste d'autres de ses crimes à découvrir, prévient une source judiciaire. Popkov a déjà commencé à avouer de nouveaux assassinats le long de l'AN30, l'autoroute qui va d'Irkoutsk à Vladivostok. » Une nouvelle « route de la mort » encore loin d'être intégralement cartographiée.

Mikhaïl Popkov : sur les traces du tueur en série aux 81 victimes de Sibérie

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