Drame de la tour Grenfell : «On espère la justice pour ceux qui sont morts»

Drame de la tour Grenfell : «On espère la justice pour ceux qui sont morts»
Londres, le 13 juin. Au sommet de la tour Grenfell, un message en mémoire des 71 victimes de l'incendie : « A jamais dans nos coeurs ».

leparisien.fr, publié le mercredi 13 juin 2018 à 18h22

Un an après l'incendie meurtrier de la tour Grenfell à Londres, les rescapés attendent toujours des explications, des progrès dans la réglementation antifeu et pour certains, un logement permanent.

« Je suis devenu un peu pleurnichard aujourd'hui », reconnaît Marcio Gomes, 39 ans, un demi-sourire à travers ses larmes. Comme les autres victimes de l'incendie de la Grenfell Tower qui a fait 71 morts et 8 personnes toujours disparues il y a un an, le père de famille est venu témoigner dans le cadre de l'enquête publique.

Et il raconte : la vie joyeuse avec sa femme et ses deux filles au vingt et unième étage sur les vingt-quatre que comptait cet immeuble de logements sociaux abritant une population modeste. L'attente de son fils, pas encore né, mais déjà doté d'un prénom, Logan.

Seulement un tiers des familles relogées

Et puis la catastrophe, cet incendie brusque et mortel qui dévore l'immeuble le 14 juin 2017. Sa femme et ses deux filles intoxiquées par les fumées et placées dans un coma artificiel. La mort du bébé à naître « qui allait supporter les équipes de football du Benfica, au Portugal et de Liverpool au Royaume-Uni », sourit son père. De leurs affaires personnelles, le couple et les deux filles ont récupéré seulement quatre cartons, qui dégagent encore une odeur âcre de fumée. Ils se sont vus proposer un relogement permanent, il y a quelques semaines à peine.

Une chance, que n'ont qu'un tiers des 209 familles concernées. Le gouvernement conservateur avait pourtant promis un logement pour tous dans l'année suivant l'incendie. L'exécutif pointe aujourd'hui la responsabilité du conseil de ce très chic quartier de Kensington & Chelsea, responsable selon lui des délais « totalement inacceptables ».

Au pied de la tour Grenfell, un an après l'incendie. /AFP/DANIEL LEAL-OLIVAS

«Un an qu'on vit à l'hôtel, un an qu'on vit de nourriture à emporter, un an qu'on est ignorés»

Hamid Wahbi habitait au 16e étage de la tour, il habite toujours à l'hôtel Ibis « ça fait un an qu'on vit à l'hôtel, un an qu'on vit de nourriture à emporter, un an qu'on est ignorés », s'agace l'ancien poissonnier, qui se dit aujourd'hui chef cuisinier. « Un an à l'hôtel ce n'est pas une situation qu'on choisit, et c'est terrible, surtout avec ma mère très âgée », poursuit le quinquagénaire. D'ici un mois, il devrait enfin pouvoir intégrer un logement permanent, avec sa mère et sa sœur.

Hamid comme Marcio portent un petit badge en forme de cœur vert, insigne que se sont attribués les survivants de la tour Grenfell. Beaucoup viennent en ce moment tous les jours, ou presque, à l'hôtel Holborn Barns pour suivre l'enquête publique en cours sur l'incendie : témoignages, expertises, déclarations d'avocats... De quoi apaiser les esprits ?

«Les contrôles et la loi doivent changer»

« Ils ont joué avec la vie des gens, c'est du meurtre », fulmine Hisam Choucair, qui a perdu dans l'incendie six membres de sa famille, sa mère, sa sœur, son beau-frère et ses trois neveux. « Les contrôles et la loi doivent changer. » Cette revendication, Hamid Wahbi la partage, mais il souligne déjà une victoire : la Première ministre Theresa May a annoncé récemment le déblocage de plus de 450 millions d'euros pour changer le revêtement extérieur inflammable des immeubles isolés de la même façon que l'était la tour Grenfell. Pour l'instant, une dizaine d'immeubles sociaux seulement sur 150 équipés de ce matériau ont ainsi changé d'« habillage ».

« Maintenant on espère seulement la justice pour ceux qui sont morts », réclame le rescapé du 16e étage. Sur ce sujet, Hisam Choucair, l'air sombre, affiche son pessimisme : « il n'y a pas de garantie que les conclusions de l'enquête soient mises en œuvre. » La phase 1 de cette enquête publique devrait s'achever à la fin de l'année, mais la procédure pourrait durer jusqu'à 2020.

Londres, le 15 juin 2017. L'incendie a fait 71 morts et 8 personnes toujours disparues. /AFP/Tolga AKMEN

Un embrasement en douze minutes

Bien sûr, il y a eu, comme souvent, une poignée de « fausses victimes », qui ont tenté de se faire indemniser, et ont pour certaines été condamnées à de la prison ferme. Mais l'enquête sur la tour Grenfell avance et explore déjà plusieurs pistes. Celle du revêtement et du non-respect des normes incendie en général, d'abord. L'une des expertes, Barbara Lane, dénonce même une « culture de la non-conformité » à la tour Grenfell. Après le départ de feu à 1h14 du matin, la tour s'est embrasée en à peine douze minutes. En cause ? Un revêtement non-conforme, selon l'experte. A cela s'ajoutent des fenêtres également inflammables, une majorité de portes d'appartements non résistantes au feu, et des portes antifeu qui n'ont pas joué leur rôle dans les parties communes. Enfin les pompiers londoniens font l'objet d'une enquête de police, pour n'avoir levé qu'à 2h47 la consigne donnée aux habitants de se confiner chez eux. Trop tard, pour beaucoup d'entre eux.

Londres, le 22 juin 2017. Composite d'aluminium et de polyéthylène, le revêtement extérieur de la tour était inflammable./ AFP/NIKLAS HALLE'N

Un tel drame pourrait-il se produire en France ? La récente loi ELAN sur le logement prévoit de créer une nouvelle catégorie d'immeubles de « moyenne hauteur » (entre 28 et 50 mètres) où le personnel de sécurité incendie n'est pas obligatoire. La même loi entend en revanche renforcer la vigilance sur les immeubles isolés par l'extérieur, avec un revêtement identique à celui de la tour Grenfell, composite d'aluminium et polyéthylène. L'objectif reste vague pour l'instant, et le recensement des bâtiments concernés en France, commandé il y a un an par le gouvernement au Centre scientifique et technique du bâtiment, n'est toujours pas publié.

Sollicité à plusieurs reprises par le Parisien, le ministère de la Cohésion sociale n'a pas répondu à nos questions.

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