Confessions d'un radicalisé : «Je me lève Daech, je mange Daech, je vis Daech»

Confessions d'un radicalisé : «Je me lève Daech, je mange Daech, je vis Daech»

Djebril A. avait voulu s'attaquer là où il avait un temps travaillé, le sémaphore du Fort Béar.

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leparisien.fr, publié le dimanche 08 avril 2018 à 20h51

Jugé ce lundi pour le projet d'attentat au sémaphore de Port Vendres, Djebril a livré aux enquêteurs un récit très fort relatant son processus de radicalisation. Un document rare que nous avons pu consulter.

Ce n'est pas un interrogatoire mais un long monologue. Une confession même, de près de dix pages. Le 14 juillet 2015, à 20h45, Djebril A. fait face à deux policiers de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) dans les locaux de l'antenne de Marseille. C'est sa cinquième audition de garde à vue. La veille, ce jeune homme alors âgé de 23 ans a été interpellé. Les services de renseignement le suspectent d'avoir fomenté, avec deux complices, un attentat contre un site militaire, le sémaphore du Fort-Béar à Port-Vendres (Pyrénées-Orientales).

Les trois hommes, qui assurent qu'ils avaient finalement abandonné ce funeste projet, sont jugés à partir de ce lundi à Paris par la cour d'assises spécialement composée. Lors de cette audition, Djebril A. se livre spontanément avec une rare authenticité. L'ancien matelot dépressif raconte par le détail le processus d'endoctrinement qui l'a fait basculer dans l'islamisme radical, au point d'imaginer commettre un attentat. Mais il explique aussi comment il a su s'engager dans la voie de la rédemption. Par sa précision et sa lucidité, ce procès-verbal dont nous avons pris connaissance revêt un caractère exceptionnel.

Entrée dans la Marine en 2013, Djebril apprécie l'esprit de camaraderie qui règne au sein de la formation. Mais, pour son plus grand dépit, il n'embarque pas sur un navire à l'issue de ses classes. Le Marseillais est affecté au sémaphore du Fort-Béar. « Quand je me suis retrouvé en poste, je me suis retrouvé seul et j'ai commencé à réfléchir et à travailler sur moi. J'ai compris que mon rêve était brisé », déplore-t-il. Atteint psychologiquement, le jeune homme consulte un psychiatre et enchaîne les arrêts maladie : « Ça a été dur pour moi car j'ai compris que j'étais en dépression. J'ai compris que j'étais en échec. Étant un peu perdu, j'ai cherché quelque chose pour me raccrocher. »

«Je cherchais un sens à ma vie»Cette bouée, ce sera l'islam. « Je me suis tourné vers l'islam car c'était une période où je cherchais une base solide, où je cherchais un sens à ma vie. J'étais seul, vraiment seul », précise-t-il aux enquêteurs. Même s'il se décrit « de culture musulmane », Djebril n'a aucune connaissance religieuse. Il se tourne donc vers Internet. Funeste choix. « Il est vrai que je suis tombé sur beaucoup de sujets terroristes [...] Du coup, moi qui ne connaissais rien de la prière et comment faire les ablutions, je suis tombé sur des personnes qui paraissaient habitées, qui se présentaient comme un exemple à suivre », relate-t-il.

À l'époque, courant 2014, le conflit en Syrie s'envenime. C'est aussi l'époque où Djebril fréquente le forum islam du site jeuxvideo.com et fait la connaissance de ses futurs coaccusés. Sur la toile, cet « indécis » découvre que les opinions de ses coreligionnaires divergent. La majorité plaide pour un islam modéré. Mais il est également « happé » par les vidéos des prêcheurs de haine. « Je suis resté scotché [...]. Les vidéos de l'Islam modéré sont beaucoup moins attrayantes que celles des terroristes », admet-il.

Toujours en recherche, Djebril pousse les portes d'une mosquée de Marseille (Bouches-du-Rhône), la plus proche du terrain de foot où il a l'habitude de jouer. Une fréquentation qui va ébranler ses penchants radicaux tout neufs : « J'ai écouté le prêche et j'ai été choqué. C'était en complète contradiction avec ce que j'avais vu dans les vidéos. Par exemple, l'imam disait que les terroristes étaient des rebelles par rapport aux musulmans. » Troublé, ce jeune homme psychologiquement fragile hésite. Les imams ou la propagande sur Internet ? « Dans les vidéos que je regardais, ils faisaient comprendre que les imams de France mentaient. J'ai commencé à croire les terroristes. Là, c'est vraiment un tournant pour moi car je considérais que l'islam modéré mentait. »

Un départ en Syrie envisagé, avant de réfléchir à un attentat en FranceLa bascule s'opère et Djebril découvre qu'un groupe « se distinguait parmi les autres » : Daesh. « Dans ces vidéos, ils disaient carrément qu'il fallait venir en Syrie car je vivais sur une terre de mécréants, que le djihad était obligatoire et que si on ne faisait pas le djihad, on était pire que des mécréants, qu'on n'était pas des hommes. Et que si on ne pouvait pas venir, il fallait faire un acte en France », se souvient-il. De fait, Djebril et ses comparses envisagent d'abord de se rendre sur zone mais renoncent à leur projet à l'automne 2014 après l'audition administrative d'un des leurs par les services de renseignement.

Sous perfusion du discours extrémiste, de son propre aveu « à l'affût » de chaque nouvelle vidéo, l'ancien militaire s'isole. « Je suis hypnotisé, confesse-t-il. Je me lève Daech, je mange Daech, je vis Daech, confesse-t-il. J'ai arrêté de sortir, de voir des filles, de jouer à la console. C'est à ce moment-là que j'ai coupé les ponts, même avec des membres de ma famille. » Sa mère confirmera d'ailleurs la désocialisation et l'isolement croissant de ce fils dépressif qu'elle voit s'enfermer dans sa chambre avec son téléphone. À Noël 2014, il refuse de passer les fêtes chez sa grand-mère car « il ne fallait pas faire comme les mécréants », préférant allumer son téléphone et passer sa soirée « à regarder Daech ». « Je passais ma vie dans ma chambre, Youtube, Daech, Youtube, Daech [...] Je n'étais pas musulman, j'étais Daech. J'étais endoctriné », avoue-t-il.

Le jeune homme est particulièrement fasciné par le personnage d'Abou Bakr al-Baghdadi qui a proclamé en juin 2014 le califat : « Je l'ai cru, j'ai cru qu'il disait la vérité ». « Je le voyais comme un père, autoritaire et gentil, prévenant », affirme-t-il même.

Le calife de Daech, Abou Bakr al-Baghdadi, était comme un « père » pour le radicalisé./AFP

Ne mettant pas son projet de départ vers la Syrie à exécution, Djebril va donc s'orienter vers l'autre alternative préconisé par l'organisation terroriste : passer à l'acte sur le sol national. « Il y avait le porte-parole du calife qui disait qu'il fallait viser les militaires, la police, en gros les services régaliens », détaille-t-il.

L'ancien matelot va au plus simple : il envisage de s'en prendre au chef du sémaphore où il s'est tant ennuyé. Les attentats de janvier 2015 vont même renforcer sa conviction. « C'est parce qu'il y a eu les attentats que je me suis dit qu'il fallait faire quelque chose. D'autres l'ont fait, pourquoi pas moi ? Avant c'était que des vidéos, mais ils ont ouvert la voie. [...] Et comme j'étais dans la propagande, je me suis dit qu'ils ont écouté les chefs. [...] Je ne pouvais que être pour les attentats », développe-t-il avec une rare sincérité.

«Daech nous fait tuer quelqu'un contre qui on n'a pas forcément de rancœur»Interrogé plus précisément par les policiers sur ce projet d'attaque du Fort-Béar, Djebril admet qu'il a initialement envisagé de s'en prendre au plus haut gradé du sémaphore. « Je n'ai pas de rancœur spécifique envers le chef, explique-t-il pourtant. Il s'est toujours bien comporté envers moi. Il a toujours été prévenant envers moi. [...] Daesh nous fait tuer quelqu'un contre qui on n'a pas forcément de rancœur. C'est tout le paradoxe avec Daech, c'est de nous faire tuer quelqu'un qu'on ne déteste pas. » Djebril envisage alors de mourir en martyr au cours de l'opération. « C'était presque un idéal », ajoute-t-il.

Mais au cours de cette audition fleuve à peine interrompue par une pause viennoiserie, le jeune marseillais raconte aussi comment il a progressivement reconnu qu'il s'était fourvoyé. Il y a d'abord les réticences de ses complices face à son projet qui le font douter de son bien-fondé. « Mais ça prend du temps de voir qu'on est endoctriné, ça ne se fait pas en seul jour », relève-t-il non sans une certaine justesse. À cette époque-là qu'il situe du début février à la mi-mars 2015, Djebril reste enfermé dans sa chambre et cogite : « Je me rends compte que je ne suis pas heureux. Il n'y a pas un moment où j'ai été heureux. J'étais tout le temps dans le stress, la haine, la hargne. Haineux envers tous et tout le monde. »

Ébranlé, « complètement déprimé », Djebril s'intéresse alors à nouveau à un autre discours, celui des imams : « Il vient s'instaurer en moi une contradiction face à Daesh alors qu'avant c'était Daesh à 100 %. Je suis allé à la mosquée de Consolat (NDLR : un quartier de Marseille) après les attentats de janvier. L'imam condamne les attentats et dit qu'il n'y a aucune autre source religieuse. L'imam a aussi dit que les juifs sont sous protection des musulmans. L'imam n'a pas laissé une porte ouverte [...]. L'imam a un bagage bien supérieur au mien. Il donne une leçon de vie. »

«Je me prenais pour un référent de Dieu sur terre»Au mois de mars, ce célibataire sans enfant se remet à jouer aux jeux vidéo. « Je commence à me désolidariser de Daesh. Quand j'ai été happé par la propagande, j'étais faible, dépressif, sous traitement. [...] Quand on est Daech, on a raison, tout le monde a tort », réalise-t-il. Même s'il confirme qu'il avait bel et bien envisagé d'attaquer le site militaire - « une erreur monumentale » qui lui vaut de comparaître devant la cour d'assises où il encourt 20 ans de prison - Djebril promet que son plan n'a pas dépassé le stade théorique. C'est ce que son conseil plaidera notamment devant la cour. Les juges estiment eux que des actes préparatoires avaient bien été effectués.

« Je me rends compte que j'ai tout perdu, conclut-il lucide. J'ai perdu mes amis. J'ai perdu l'estime de ma famille. J'ai déçu ma mère. [...] Je pense que j'ai déçu mon frère aussi. Je me prenais pour un référent de Dieu sur terre. » En détention, Djebril, aujourd'hui âgé de 25 ans, est toujours suivi psychologiquement. L'équipe pluridisciplinaire qui l'a évalué estime que son évolution est positive. L'administration pénitentiaire s'alarme surtout d'une chose : qu'il retombe à nouveau dans la dépression.

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