Les bergers et agriculteurs afghans affamés par le changement climatique

Les bergers et agriculteurs afghans affamés par le changement climatique

publié le jeudi 28 octobre 2021 à 13h17

A Balah Murghab, dans le nord-ouest de l'Afghanistan, la sècheresse est un ennemi mortel, qui affame, assoiffe, pousse les gens à vendre leur bétail, à quitter leurs villages et à même marier contre de l'argent leurs fillettes mineures.

"La dernière fois que j'ai vu la pluie, c'était l'an dernier, et il n'y en a pas eu beaucoup", constate Mollah Fateh, chef du village Haji Rashid Khan, à Bala Murghab, un district reculé de la province de Badghis.

Dans cette mer de collines brunes, les traces de vie sont rares. Tout juste apparaissent quelques maisons de torchis, des bergers et des moutons environnés de poussière.

"Nous avons vendu nos moutons pour acheter à manger, d'autres sont morts à cause de la sécheresse", explique M. Fateh, assis dans sa maison d'argile. 

Il y a trois ans, il avait 300 moutons. Aujourd'hui, il n'en a plus que 20. Ici, il n'y ni école, ni hôpital. 

Le changement climatique est tout ce que le monde extérieur a apporté.

Plus de 90% des habitants de Badghis vivaient de l'agriculture ou du bétail et ont été frappés par les sècheresses de 2018 et 2021.

Selon le Programme alimentaire mondial, plus de la moitié de la population afghane - soit 22,8 millions de personnes -, connaît désormais une insécurité alimentaire aiguë, en raison des effets combinés de la guerre, du réchauffement climatique et des crises économique et sanitaire.

C'est le chiffre le plus élevé depuis que l'ONU a commencé à analyser ces données en Afghanistan il y a dix ans.

Dans la province de Badghis, où le manque de pluie a ravagé les champs, et privé les bêtes d'eau et de nourriture, ce pourcentage monte à 90%, selon l'ONG Acted.

Les souffrances engendrées ne se limitent pas à la faim et la soif. M. Fateh connaît une vingtaine de familles qui ont dû marier leurs filles très jeunes, car elles avaient désespérément besoin d'argent.

"Le reste de mes enfants avaient faim et soif. C'était nécessaire", justifie Bibi Yeleh, mère de sept enfants, dont une fille de 15 ans déjà mariée et une de sept ans qui doit bientôt l'être.

- Camps de déplacés -

Si la situation ne s'améliore pas, elle craint de n'avoir d'autre choix que de marier ses deux plus jeunes filles, âgées de deux et cinq ans.

A Badghis, les gens n'ont qu'un mot à la bouche pour expliquer pourquoi ils sont si pauvres: la "sècheresse".

L'Afghanistan était le sixième pays le plus touché par le changement climatique en 2019, selon le dernier classement de l'ONG Germanwatch.

Dans un rapport de 2016, l'ONU notait déjà une inquiétante baisse des pluies dans le nord et des effets du changement climatique "déjà ressentis par des millions d'agriculteurs et d'éleveurs" à travers le pays.

Les habitants n'y sont pas pourtant pour grand chose dans le réchauffement climatique. Selon des chiffres de la Banque mondiale de 2018, un Afghan émet en moyenne 0,2 tonne métrique de CO2 par an, contre environ 15 pour un Américain.

A Badghis, des milliers de familles ont dû quitter leur foyer pour s'installer dans des camps de déplacés. Dans le village de Mollah Fateh, 45 familles sur 165 sont parties cette année.

Mais dans les camps, il n'y a pas d'emploi et les hommes doivent risquer leur vie pour assurer la survie des leurs.

Ils "doivent partir chercher du travail en Iran ou ailleurs, certains meurent sur le chemin", regrette Mollah Musanmill Abdullah, un taliban d'environ 28 ans, dans un autre hameau.

"Les champs sont détruits, les animaux n'ont rien à manger", déplore son père Haji Jamal. "Ces deux dernières années, six personnes sont mortes de faim".

"L'hiver est très froid" et "il n'y a pas assez de manteaux", ajoute le vieil homme. "Les femmes et les enfants sont seuls et en danger," s'inquiète Lal Bibi, une voisine.

- 'Il n'y a plus rien' -

La situation est identique à Pil-e-Gulzar, village du district de Qadis. Shiring Khan, 52 ans, panique: "Tout est détruit à cause de la sècheresse! Il n'y a plus rien!".

Quand on lui demande à quoi celle-ci est due, il répond, fataliste: "Dieu seul le sait". 

"Les sècheresses annuelles dans de nombreuses zones du pays vont probablement devenir la norme d'ici 2030", prévenait l'ONU dans son rapport de 2016.

Mais Mawlawi Abdul Hakim Haghyar, un responsable administratif taliban à Badghis avoue son impuissance: le nouveau régime des talibans, arrivés au pouvoir en août, "n'a pas beaucoup d'argent", dit-il, et dépend de l'aide internationale pour l'instant gelée.

Mohammad Nabi a quitté Badghis après la sécheresse de 2018 pour s'installer dans un camp de la grande ville d'Hérat, un peu plus au sud.

"Nous avons vendu nos animaux et champs, car nous n'avions plus rien à manger ou à boire. Quand tout cet argent a été utilisé, nous sommes partis", raconte-t-il, son fils de neuf ans Bashir, blessé, couché près de lui.

Le piège de la pauvreté s'est refermé sur lui. Au lieu de devenir berger, le jeune garçon ramasse des canettes et des bouteilles pour les vendre au marché.

Il y a quelques jours, il a trouvé et joué avec une cartouche, qui a explosé. Il a perdu deux doigts à une main et trois à l'autre. 

Inconsolable, son père parvient seulement à dire: "On attend de l'aide".

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