Théâtre : Madeleine Proust tire sa révérence

Théâtre : Madeleine Proust tire sa révérence
Lola Sémonin incarne Madeleine Proust depuis 1983.
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leparisien.fr, publié le jeudi 31 mai 2018 à 10h35

Après 35 ans, Lola Sémonin raccroche les sabots et la blouse à fleurs de son personnage, mamie des humoristes du terroir.

« C'est une vraie aventure parce que ce n'était pas programmé, jamais je n'aurais cru que j'allais infiniment reprendre la Madeleine pendant 35 ans », sourit Lola Sémonin. Madeleine, c'est Madeleine Proust, vieille paysanne du Haut-Doubs que la comédienne de 67 ans incarne sur scène depuis 1983. Le « personnage d'une vie » qui s'apprête à faire ses adieux à la scène. Ce sera ce dimanche à l'Olympia, puis le 17 juin à Morteau. Où tout a commencé.

Cheveux rouges, yeux pétillants et accent légèrement traînant malgré un débit rapide, Lola est intarissable sur cette petite bonne femme nature et pleine de bon sens, sorte de double au travers duquel elle a pu parler du monde tel qu'il va et faire un travail de mémoire sur la vie et la pensée du monde paysan, elle qui n'en vient pas.

Institutrice avant d'être comédienne

Des parents cinéphiles et plutôt bourgeois qui ont vite contrarié ses envies de comédie, la jeune Lola est d'abord institutrice. Elle enseigne une dizaine d'années avant que l'appel des projecteurs soit le plus fort. « Parfois on prend des chemins détournés qui peuvent désespérer, c'est ce chemin qui m'a ramenée à mon but premier », s'amuse-t-elle aujourd'hui.

Sa demande de classe unique va changer sa vie. Voulant fuir les grosses écoles et appliquer la pédagogie Freinet qui laisse chaque enfant aller à son rythme, elle atterrit dans un petit village au-dessus de Morteau (Doubs). Elle y découvre le monde des paysans qu'elle n'aura de cesse d'observer avec l'application d'une ethnologue...

Entre-temps, elle entre au Conservatoire d'art dramatique de Besançon dont elle sort avec un premier prix et la volonté de jouer seule. « Ayant été tant retenue de jouer la comédie, j'avais un besoin énorme de reconnaissance », analyse-t-elle. Elle découvre Zouc et ces personnages féroces, « sa vérité et sa profondeur ». Elle lui donnera l'élan... Restait à savoir que faire.

De l'analyse du monde paysan aux Molières

« On dit souvent qu'on ne voit pas ce qui se trouve sous notre nez, j'avais la solution devant moi. » Ces amis paysans chez qui elle va à la veillée manger la saucisse et du comté arrosés de coups de rouge. La vache qui a vêlé, les foins, le temps... Ils se racontent, elle boit leurs paroles. « Un travail d'immersion sans m'en rendre compte ». Et puis un flash en discutant avec une petite dame, c'est cela qu'elle veut être sur scène.

« Appelle-la Madeleine Proust », lui lance son compagnon. Il avait compris qu'elle irait « ouvrir la mémoire à la recherche des petites madeleines de Proust et faire ce travail de transmission ». Dès lors, chez ses voisins, elle prend des notes. Exit l'instit, bonjour la comédienne, pendant un an, elle ne vit que pour cela. Son but : jouer à Morteau. Pas plus. « Je n'ai pas pensé carrière », reconnaît-elle.

« Mon premier public à Morteau, ce sont les anciens, et le spectacle est dans la salle. » Ça parle, ça commente et ça répond. A la fin, on vient la voir. Tout s'emballe vite. Trois mois plus tard, elle est sur Europe 1. Un spectateur a appelé Pierre Bonte qui l'a invitée. Puis c'est Michel Drucker dans « Champs Elysées », un 33-tours est pressé, la Madeleine a percé. En cinq spectacles, elle aura trois nominations aux Molières.

«La Madeleine parle au cœur de chacun»

« En partant d'un particularisme j'ai été vers l'universel, estime Lola. La Madeleine parle au cœur de chacun. Un geste, une attitude ou une odeur - je fais la soupe et un gâteau sur scène - va vous ouvrir la mémoire. » Dans son écriture, elle cherche l'humour, bien sûr, mais l'émotion aussi, ne veut pas de rire du paysan, mais avec lui. Elle note l'incomparable sens de la formule de ces « conteurs du réel » qui la touche : « J'avais plus de cachet pour dormir alors j'ai dormi sans. » Imparable.

« Ce que j'avais à dire, je ne pouvais le dire que par elle avec son âge, son bon sens, sa drôlerie et sa poésie. » Les discriminations, l'ouverture sur le monde, la société qui perd la boule...

« Elle m'a ouverte à tellement de choses », glisse la comédienne. En travaillant en profondeur ce personnage, s'interrogeant sur sa psychologie, façonnant une posture marquée par le poids des traditions judéo-chrétiennes et le labeur, c'est aussi une partie d'elle-même qu'elle a explorée.

L'écriture après la scène

Elle a été jusqu'à imaginer dans des romans, l'enfance de sa Madeleine, retournant voir ses amis paysans pour raconter en détail la vie d'avant-guerre. « C'était comme faire revivre la petite fille en elle quand je la joue, souffle-t-elle. Cela fait écho à votre propre jeunesse et interroge que ce qu'on est devenu ».

Aujourd'hui, l'écriture a pris le pas et Lola veut se concentrer sur la dizaine de romans inachevés qui sommeillent dans une malle. Et sur le troisième tome des romans dont Madeleine est l'héroïne. « Avec ces livres, Madeleine continue d'exister, c'est plus facile pour moi d'arrêter la scène avec en moi les rires des spectateurs, une énergie énorme que je conserve. »

« La Madeleine Proust : les Adieux à la scène », dimanche 3 juin à 16 heures à l'Olympia (Paris IX). De 25 à 60 euros.

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