Sur la piste des planches disparues de «Blake et Mortimer»

Sur la piste des planches disparues de «Blake et Mortimer»
Edgar P. Jacobs, le créateur de « Blake et Mortimer », jouait ses propres personnages avant de les dessiner.

leparisien.fr, publié le dimanche 24 juin 2018 à 13h01

Près de 200 planches originales de la célèbre bande dessinée créée par Edgar P. Jacobs auraient disparu des coffres de la fondation qui les détenait. L'enquête sur ce scandale pourrait rebondir en France.

Blake est un flegmatique maître du contre-espionnage, son acolyte Mortimer un physicien nucléaire impulsif. Mais le duo mythique n'aurait de sens sans son ennemi juré, l'ignoble colonel Olrik. « Un criminel de classe internationale, n'hésitant pas à utiliser la fourberie », selon sa fiche Wikipédia. Un « traître » dont la description pourrait correspondre au (x) suspect(s) que recherche, cette fois loin de la fiction, la police fédérale belge. Un « traître » qui a mis la main sur 200 à 300 planches originales d'Edgar P. Jacobs d'une valeur estimée en millions d'euros.

Selon nos informations, une enquête est ouverte depuis l'automne à Bruxelles par la police fédérale belge pour percer ce mystère digne des intrigues du « Secret de l'espadon » ou de « La Marque jaune », parmi les plus célèbres albums de la collection. Ce scandale révélé en septembre par le journal belge Le Soir, a déjà conduit à plusieurs auditions, et pourrait rapidement rebondir en France.

Le duo mythique Blake et Mortimer. /Editions Blake & Mortimer

Pourtant, le père de Blake et Mortimer, Edgar P. Jacobs, avait veillé à la postérité de son œuvre. Dépourvu d'héritier, le dessinateur avait créé en 1984, à l'âge de 79 ans, trois structures pour en assurer la diffusion et la protection après sa mort : une maison d'édition - les Studios Jacobs - et une Fondation à laquelle il avait confié ses originaux, pour en « éviter la dispersion anarchique » et « la mainmise par certains affairistes ». « Comme s'il avait eu des dons de prescience... » soupire aujourd'hui Claude de Saint-Vincent, patron des éditions Dargaud, l'un des poids lourds du secteur, qui ont racheté les Studios et perpétuent désormais la saga.

« A l'époque, tout était là »

Trois ans plus tard, en 1987, Jacobs s'éteint l'esprit serein, ses planches mises à l'abri dans les sous-sols de la banque Lambert de Bruxelles. Les clés de la Fondation, censée veiller dessus, ont été confiées par le dessinateur à son fils spirituel, le peintre et photographe Philippe Biermé.

Edgar P. Jacobs, accompagné du responsable de la banque de Bruxelles, où il avait loué un coffre-fort pour conserver ses planches au secret./Les Amis de Jacobs

Pierre Lebedel, l'un des administrateurs de cette Fondation Jacobs, est formel : « A l'époque, tout était là, plus de 700 planches, mais aussi des centaines de crayonnés et des calques. C'était colossal. » Jacobs avait en effet établi un inventaire par la négative. Il y avait mentionné neufs pièces manquantes, six qui lui avaient été dérobées et trois autres qu'il avait offertes. Tout le reste était supposé dormir dans le coffre. « En 2015, c'est cette même liste qui faisait encore référence », précise un autre administrateur.

Jacobs avait établi un inventaire par la négative : il y avait mentionné neufs pièces manquantes, six qui lui avaient été dérobées et trois autres qu'il avait offertes./DR

Cette même année 2015, la Fondation, devenue ingouvernable, est dissoute. « C'était une boîte noire », décrit Claude de Saint-Vincent, dont les demandes régulières pour accéder aux originaux sont restées lettres mortes. « Aujourd'hui, je comprends pourquoi », poursuit-il. C'est là que Philippe Biermé, sous le feu des critiques, a choisi de confier les précieux originaux à la Fondation du roi Baudoin, à la moralité parfaite, qui gère notamment plusieurs musées pour le compte de l'Etat belge.

Las, lorsque celle-ci a reçu les planches, le compte n'y était pas. « Nous en avons comptabilisé entre 400 et 450 », détaille Dominique Allard, son président. En clair, sous réserve d'un inventaire en cours, il ne fait aucun doute qu'une abyssale évasion d'au moins 200 planches s'est produite en trois décennies. « La fondation Jacobs ? Un immense panier percé », conclut Christian Viard, président de l'association Les amis de Jacobs, basée à Angoulême, qui regroupe 500 fidèles de « Blake et Mortimer ».

A minima 80 000 € pour s'offrir une planche

Où la fuite s'est-elle écoulée ? Selon le décompte du spécialiste BD, François Deneyer, une quinzaine de planches seulement ont été vendues aux enchères ces dernières années.

En 2010, l'original numéro 35 du « Mystère de la grande pyramide » a été adjugé 105 500 € par la maison Tajan. Sotheby's et surtout Christie's ont également mis quelques pépites sur le marché. Avec une vente en mars 2015 de « La Marque jaune » (planche numéro 8), à 205 500 €. En dehors de ces transactions records, il faut débourser a minima 80 000 € pour s'offrir l'un de ces exemplaires.

Planche originale de « La Marque jaune », prépubliée le 5 novembre 1953 dans « Le journal de Tintin » numéro 263./Studio Jacobs/Editions Blake & Mortimer, 2016

Le 3 mai dernier, un projet de couverture des « 3 formules du professeur Sato » s'est encore arraché à 84 500 €. « Nous sommes très confiants quant à la légalité des œuvres que nous mettons en vente, défend-on chez Christie's. Nous avons présenté des planches de Jacobs confiées par des collectionneurs privés qui n'ont aucunement été déclarées comme volées ». « Par définition, elles ont une origine frauduleuse », accuse Pierre Lebedel.

Le 3 mai 2018, un projet de couverture des « 3 formules du professeur Sato » s'est arraché à 84 500 €./DR

A l'origine de la plupart des opérations : la galerie parisienne de Daniel Maghen. Avant lui, c'est Eric Leroy, commissaire-priseur pour Artcurial, qui avait « défriché » le terrain. « Leroy avait ouvert le bal, mais beaucoup plus discrètement », lâche un connaisseur du dossier, pour lequel il ne fait aucun doute que ces originaux proviennent des coffres de la fondation, auxquels Philippe Biermé, en tant que président, était l'un des seuls à avoir accès. « Ensuite, Leroy s'est brouillé avec Biermé quand ce dernier a constaté qu'il s'était fait avoir sur les prix », reprend cette source. Eric Leroy n'a pas souhaité répondre à nos questions.

Daniel Maghen concède qu'« à partir de 2007 », Il a vu « des planches de « Blake et Mortimer » arriver sur le marché. « Tous mes concurrents en vendaient. Alors oui, j'ai essayé d'en avoir... », se justifie-t-il. Daniel Maghen admet avoir eu « quelques planches en sa possession, mais pas 200 comme j'ai pu l'entendre ». Sur leur provenance, il invoque le secret professionnel, tout en convenant avoir été « en contact avec Philippe Biermé, mais pas seulement ».

El Cascador

Depuis le milieu des années 2000, le petit monde des collectionneurs bruissait déjà de ces originaux apparus au fil des ans qui s'échangeaient alors sous le manteau. Un acheteur, connu sous le pseudo d'El Cascador, avait mis la main sur les plus belles pièces en circulation, dont l'inestimable couverture de « La Marque jaune », emblème de Jacobs. Selon le Soir, il s'agirait d'un patron de PME français installé à Hong Kong, Raphaël Geismar. Il n'a pas donné suite à nos sollicitations.

En 2016, Claude de Saint-Vincent, le directeur de Dargaud a écrit à Daniel Maghen pour s'inquiéter « de l'arrivée massive d'originaux sur le marché » dont il souhaitait connaître la provenance. Deux jours plus tard, c'est... Philippe Biermé, le fils spirituel et gardien du temple Jacobs qui lui répond - en substance - de... se mêler de ses affaires.

L'ex-président de la Fondation E. P. Jacobs, Philippe Biermé./Document L'Express

« Un pillage organisé de l'œuvre de Jacobs [...] a bien eu lieu, mais il remonte pour l'essentiel à 1987 », déclare Biermé au Parisien en assurant avoir lui-même déposé plainte. Des voleurs s'étaient alors introduits dans la propriété du dessinateur. Jacobs n'aurait donc pas mis tous ses originaux dans les coffres de la banque Lambert ? Il fait état de quelque 25 auditions diligentées après les poursuites qu'il a initiées et se déclare victime de dénonciations d'administrateurs (de feue la fondation Jacobs). « Des petites mains, selon son expression, qui avaient également accès aux originaux. »

Trahison

En attendant que la police voie plus clair dans cet imbroglio, les transactions continuent. « Dès qu'une planche se présente, ça clignote en rouge... » relativise Christian Viard, de l'association des amis de Jacobs à Angoulême. « Mais il y a encore des ventes sans mention de provenance, reconnait-il. Tant qu'Interpol n'est pas à leur porte, les vendeurs se disent qu'ils peuvent continuer. »

C'est la philosophie de Daniel Maghen qui attend toujours qu'on lui prouve que les produits qui sont passés par sa galerie sont le fruit d'un larcin : « Bien sûr que je me suis posé des questions, lâche-t-il. Mais mon travail, s'il n'y a pas de déclaration de vol, de plainte ou de séquestre, c'est de vendre les meilleures pièces, sur facture et en toute transparence », rétorque-t-il. Le galeriste, sûr de son bon droit, dit se tenir « à la disposition de la justice » et assume.

« Le plus scandaleux, c'est cette omerta qui a duré toutes ces années, résume François Schuiten, dessinateur belge des « Cités obscures ». Il y a une totale trahison des volontés de l'artiste, et tout le monde a laissé faire. » François Schuiten appelle aujourd'hui à une prise de conscience, et à « la construction d'un grand musée de la BD à Paris. Cette affaire prouve que la bande dessinée ne peut plus rester uniquement aux mains des marchands ».

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