"Rire de ce qui fait mal": au Liban, des artistes font leur "révolution"

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Le caricaturiste libanais Mohamad Nohad Alameddine dessine dans son studio à Beyrouth le 6 décembre 2019
Le caricaturiste libanais Mohamad Nohad Alameddine dessine dans son studio à Beyrouth le 6 décembre 2019
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© AFP, JOSEPH EID

, publié le samedi 07 décembre 2019 à 10h50

Près d'un rassemblement de manifestants à Beyrouth, le caricaturiste Mohamad Nohad Alameddine coupe un bout de scotch avec ses dents et colle au mur un de ses dessins à connotation politique.

"Je n'ai pas pu travailler avec des journaux, alors je viens ici et je les colle dans la rue", explique cet artiste au chômage de 24 ans, qui a obtenu cette année un master en dessin de presse.

Jusqu'à il y a quelques mois, il brossait les problèmes politiques et économiques du pays à travers des caricatures qu'il publiait en ligne.

Mais depuis le 17 octobre et le début d'un mouvement de contestation populaire inédit au Liban, son art a gagné une audience inespérée. 

Les manifestations contre la classe dirigeante, accusée de corruption et d'incompétence, évoquent, dit-il, des causes qu'il a longtemps esquissées avec sa plume, dans le pays au bord de l'effondrement économique et qui croule sous une dette de 86 milliards de dollars.

Dans les espaces publics, lui et ses amis ont couvert les murs de croquis moquant la gabegie des services publics près de 30 ans après la guerre civile (1975-1991), y compris les coupures électriques chroniques.

Une caricature montre un homme chétif, ne portant qu'un sous-vêtement, devant un chef politique porté sur un trône. "Nous voulons votre slip pour rembourser la dette", lance à son adresse le politicien moustachu, immense cigare à la main.

A chaque manifestation, "je descends dans la rue et je colle une caricature liée" à un des problèmes dénoncés, raconte le caricaturiste, qui signe sous le nom d'artiste Nougature. "Beaucoup de gens m'ont encouragé."

- "Président Nazeeh" -

En novembre, il a esquissé le même homme politique au long nez agrippé au pied de son trône, vêtu d'une barboteuse ornée de motifs en forme de lapins.

"Ne t'inquiète pas mon amour, je ne te quitterai jamais", lance ce personnage fictif d'une série, surnommé le "président Nazeeh".

"Le président Nazeeh a dirigé une milice durant la guerre puis est devenu une personnalité politique", dit-il en référence aux ex-seigneurs de guerre toujours au pouvoir. "Nous voyons comment il traite les gens, ce qu'il fait sous la table, ce qu'il dit en public, comment il gère les réseaux de corruption, mais d'une manière drôle."

"En fin de compte, vous voulez rire de ce qui vous fait mal."

Ailleurs dans Beyrouth, Bernard Hage, 31 ans, travaille sur sa nouvelle caricature sur sa tablette graphique.

Il raconte avoir échangé il y a plusieurs années une carrière dans la publicité pour l'art satirique, avec notamment sa série de dessins comiques sous le nom "The Art of Boo".

En mai, avant le début de la contestation, il avait dessiné un groupe d'hommes en costume suivant un cours de Yoga, effectuant la posture du lotus.

"Très bien. Maintenant expirez, continuez d'ignorer la crise", leur ordonne leur professeur vêtue d'un justaucorps.

L'inspiration, dit Bernard Hage, vous la trouvez partout, "dans un taxi, une épicerie ou chez le coiffeur".

"J'ai trouvé ma place dans la révolution. Mon rôle est de faire la lumière sur les problèmes."

- "Je ne reviendrai pas" -

Pour marquer le premier mois de la contestation, Bernard Hage a dessiné une série de caricatures publiées dans le quotidien L'Orient-le-jour, sous le thème d'une vision du Liban dans dix ans.

"Papa, c'est quoi un disjoncteur?", demande une fille, utilisant un terme répandu au Liban pour désigner l'interrupteur électrique qui disjoncte en cas de surcharge.

Et alors que les transports publics restent très précaires, l'une des caricatures montre une station de métro. "Correspondance ici pour les lignes 1 et 4", lance une voix orientant les passagers.

"Il y a un grand fossé entre ma génération et celle de mes parents. Ils ont vécu la guerre, vu la mort et en sont terrifiés", souligne Bernard Hage . C'est dur pour eux d'oublier et de critiquer la classe politique traditionnelle.

Mais, dit-il, il est temps que la nouvelle génération soit aux commandes pour se débarrasser des maux du pays - chômage, pollution et marasme économique.

Sinon, Bernard Hage suivra le chemin de ses nombreux compatriotes qui ont émigré. "J'apprends l'allemand car si cela ne marche pas, je partirai et ne reviendrai pas."

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