Pour le réalisateur Nadav Lapid, "Israël exige de vous un amour absolu"

Pour le réalisateur Nadav Lapid, "Israël exige de vous un amour absolu"
Le metteur en scène israélien Nadav Lapid le 16 février 2019 à Berlin

AFP, publié le vendredi 22 mars 2019 à 12h05

"Je crois qu'Israël est un pays qui exige de vous un amour absolu". Pour le réalisateur israélien Nadav Lapid, son film "Synonymes", récompensé par l'Ours d'or à Berlin, "parle d'être Israélien dans un moment où on ne peut pas l'être".

Dans ce film sur l'identité et le déracinement, qui se déroule à Paris où il sort en salles mercredi, le réalisateur de 43 ans s'est inspiré de sa propre histoire au début des années 2000 pour raconter celle de Yoav, un jeune Israélien incarné par un nouveau venu remarqué, Tom Mercier.

En rupture avec son pays après son service militaire, Yoav décide de venir vivre à Paris. Refusant de parler hébreu, coupant les liens avec sa vie passée et vivant de petits boulots, il apprend le français de manière obsessionnelle dans un dictionnaire avec la ferme intention de se faire adopter par la France dont il espère qu'elle lui permettra d'accéder à une nouvelle identité.

Il fait la connaissance d'un couple de jeunes bourgeois, Emile (Quentin Dolmaire) et Caroline (Louise Chevillotte), à la fois accueillants et troubles. A travers sa vie parisienne, ses rencontres (notamment avec une professeure loufoque chargée d'enseigner la citoyenneté française à des candidats à la naturalisation, jouée par Léa Drucker) et son cheminement intérieur, il va peu à peu découvrir que la réalité du pays ne correspond pas forcément à ce qu'il fantasmait.  

Ovni cinématographique abrupt et inconfortable, tant par ses ruptures de ton que par ses changements de point de vue et la radicalité de ses personnages, "Synonymes" raconte la démarche de ce jeune homme en pleine crise identitaire, candide, fiévreux et imprévisible, pour qui l'apprentissage du français devient "une sorte de prière, pour une rédemption éventuelle", a raconté Nadav Lapid à l'AFP.

"Je traite ma propre expérience comme une matière pour parler du monde tel qu'il est aujourd'hui", a ajouté le cinéaste, qui avait choisi à l'époque la France "à cause de son admiration pour Napoléon, sa passion pour Zidane, et à cause d'un ou deux films de Godard".

- "toujours en colère" -

Pour le cinéaste, qui est ensuite retourné vivre dans son pays, "Israël est un pays qui exige de vous un amour absolu, total, sans concession".

"Une fois que l'on refuse cet amour, on se retrouve de l'autre côté, dans la haine totale", poursuit Nadav Lapid, pour qui ce problème concerne "une minorité importante" de jeunes Israéliens aujourd'hui.

Dans son film, le metteur en scène n'hésite pas à critiquer un pays dans lequel dit-il, "l'extrémisme est le +mainstream+", où le service militaire "est quelque chose qui commence quand vous avez quatre ans, et qui d'une certaine manière ne se termine jamais". 

"C'est un état d'esprit sécuritaire qui favorise des qualités comme être dur, courir vite et tirer bien", poursuit-il.

En recevant son prix à la Berlinale en février, Nadav Lapid avait estimé que son long métrage "pourrait être considéré comme un scandale en Israël".

"Le film aborde le problème de l'âme collective israélienne" contemporaine qui "est incarnée par un mélange d'hommes forts, violents et fidèles à leur pays, sans ressentir de doutes, sans réserve", avait-il encore dit, dans une allusion à la montée en puissance du sentiment nationaliste.

Mais, avait-il tempéré, "j'espère que les gens pourront comprendre que la fureur, la rage, l'hostilité, la haine et le mépris arrivent seulement entre frères et soeurs".

Aujourd'hui, plus de 15 ans après l'épisode de sa vie parisienne, Nadav Lapid se dit "toujours en colère" contre son pays.

"Mais je suis un peu plus âgé, donc peut-être que je n'ai plus le courage d'exprimer cette colère, ou alors par des films, qui est un peu le moyen des lâches", ajoute-t-il. "Ne pas le vivre mais le filmer, c'est plus sûr...".

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