Philip Roth, chroniqueur de l'extrémisme américain sidéré par Trump

Philip Roth, chroniqueur de l'extrémisme américain sidéré par Trump
Philip Roth lors d'une téléconférence en janvier 2013

AFP, publié le mercredi 23 mai 2018 à 19h42

Certains ont vu dans son roman de 2004 "Le complot contre l'Amérique" une prémonition: bien avant l'ère Trump, Philip Roth brossait le portrait d'une Amérique secouée par l'extrémisme et l'antisémitisme, et la période actuelle mettait à rude épreuve sa foi en la démocratie américaine.

Philip Roth avait arrêté d'écrire des romans depuis six ans quand Donald Trump a été élu. Mais peu après son élection, beaucoup avaient ressorti l'ouvrage dans lequel il imagine ce qui serait arrivé si Charles Lindbergh, le héros de l'aviation devenu sympathisant nazi un temps pressenti comme candidat à la présidentielle américaine, avait été élu face à Roosevelt en 1940.

Planté dans le quartier juif de la ville de Newark où Roth a grandi, le roman dessine un tableau en clair-obscur d'une Amérique qui cède aux sirènes extrémistes, avec des déportations de juifs vers le Midwest, un exode de juifs pour le Canada, et les chamboulements qui en découlent pour la petite communauté juive de Newark faite de familles d'ouvriers, d'artisans et de petits commerçants, où tout le monde se connaît.

Philip Roth, qui enfant, fut un admirateur des exploits de Lindbergh, répudiera la comparaison avec Donald Trump dès janvier 2017, et à nouveau un an plus tard dans une interview au New York Times. 

Lindbergh était "un vrai raciste, un antisémite et un suprémaciste blanc sympathisant du fascisme", avait alors souligné Roth, mais il était aussi "un vrai héros américain, en raison de son exploit extraordinaire de traversée de l'Atlantique en solo".

Trump, au contraire, est "un imposteur total, la somme maléfique de ses défauts, qui n'a rien pour lui sauf l'idéologie creuse d'un mégalomane", jugeait Roth. 

Pas étonnant dans ces conditions que le président américain n'ait pas mentionné mardi la mort de ce géant de la littérature américaine. 

Roth savait néanmoins que l'Amérique avait "une attirance troublante" pour les extrêmes, souligne Jacques Berlinerblau, professeur à l'université de Georgetown à Washington et qui enseigne Roth depuis plus de 20 ans.

Qu'il s'agisse de l'extrémisme de chrétiens évangélistes, des puritains, ou de la "chasse aux sorcières" sous le marccarthysme, qui sert de toile de fond à son roman "J'ai épousé un communiste" (1998). 

- Paroxysmes de folie -

Il avait conscience que "l'Amérique connaît parfois des paroxysmes de folie", dit Berlinerblau. Il pensait que "l'Amérique est comme un laboratoire où des choses dingues se produisent, et les bons écrivains essaient de les décrire, pas de les politiser".

Bien avant Trump, Roth, qui penchait côté démocrate, avait aussi été un farouche critique de nombreux dirigeants américains, souligne son biographe officiel et ami Blake Bailey. 

Il s'était demandé "comment Eisenhower avait pu devenir président", détestait Richard Nixon sur lequel il avait écrit un pamphlet en forme de caricature. Et de Ronald Reagan, il disait qu'"il avait l'âme d'une grand-mère d'un soap-opera et toute l'intelligence d'un lycéen dans une comédie musicale", rappelle Bailey.

De tous les dirigeants récents, il n'y avait guère que Barack Obama, qui lui avait remis en 2010 la "Médaille nationale des humanités", qui trouvait grâce à ses yeux.

Mais aussi caustique qu'il ait pu être, Roth avait "toujours eu foi dans la démocratie américaine et dans sa capacité à se reprendre après des moments difficiles", souligne Jacques Berlinerblau.

Sa confiance avait elle été ébranlée ces derniers mois ? 

Dans son interview en janvier 2018, Roth, alors âgé de 84 ans, disait n'avoir jamais anticipé "une Amérique comme celle dans laquelle nous vivons aujourd'hui" ni imaginé "la catastrophe qui devait s'abattre sur les Etats-Unis au 21e siècle, le désastre le plus avilissant, non pas sous la forme d'un +Big Brother+ orwellien mais d'une figure ridicule de bouffon fanfaron de comedia dell'arte".

"Il était profondément choqué et consterné par ce qui se passait depuis l'élection", affirme Blake Bailey.

"Sa foi a peut-être vacillé sur la fin: pas sa foi dans +l'American way of life+ et son mode de gouvernement qu'il considérait les meilleurs au monde, mais la question de savoir si ce mode de vie et de gouvernement pourraient survivre au régime actuel était une vraie question".

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