Pandémie: pour les théâtres turcs en crise, l'arlésienne de l'aide publique

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Arrivée de spectateurs dans un théâtre de plein air pour une pièce sur la vie d'Edith Piaf à Istanbul le 6 octobre 2020
Arrivée de spectateurs dans un théâtre de plein air pour une pièce sur la vie d'Edith Piaf à Istanbul le 6 octobre 2020
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© AFP, Ozan KOSE
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, publié le samedi 17 octobre 2020 à 12h44

Son théâtre situé dans le coeur d'Istanbul étant menacé de fermeture, Muharrem Ugurlu avait bon espoir d'obtenir une aide du gouvernement dans le cadre d'un plan de soutien à la culture contre la pandémie de coronavirus.

"Nous remplissions tous les critères, mais cela n'a pas abouti", déclare à l'AFP M. Ugurlu, co-fondateur du théâtre Asmali Sahne. "Le traitement des demandes n'est pas transparent, cela nous pousse à nous interroger: la politique joue-t-elle un rôle ?"

Nombre de théâtres turcs indépendants affirment ne pas avoir touché un centime de l'aide promise par le ministère de la Culture, l'accusant de privilégier les établissements progouvernementaux au détriment de ceux perçus comme insoumis.

"Tout cela est politique", peste Genco Erkal, l'un des plus célèbres comédiens turcs qui dirige le théâtre Dostlar ("Les amis", en turc) et est connu pour sa liberté de ton, du haut de ses 82 ans.

Lui-même aurait bien besoin de cette aide, mais il n'a même pas songé à postuler : "Les théâtres catalogués comme étant d'opposition, comme Dostlar, n'ont pas reçu de financement depuis des années", dit-il.

Comme ailleurs, le secteur de la culture a durement souffert de la crise sanitaire liée au coronavirus en Turquie. Les théâtres, cinémas et salles de concert ont rouvert en juillet après quatre mois de fermeture, mais nombre de Turcs hésitent à s'y rendre.

A bout de souffle, plusieurs théâtres indépendants, comme l'emblématique Kumbaraci50, situé dans un quartier bohème d'Istanbul, jouent désormais leur survie.

Les comédiens, démoralisés, "n'ont plus la force de dire: jouons, peu importe ce qu'il adviendra", confie une cofondatrice de l'établissement, Gülhan Kadim.

Pour faire face à cette crise, le ministère de la Culture a déclaré le mois dernier qu'il avait distribué 12 millions de livres turques (1,3 million d'euros) à 328 théâtres privés, soit "l'aide la plus importante délivrée à ce jour lors d'une saison culturelle".

- Opacité -

Mais plusieurs figures du théâtre interrogées par l'AFP dénoncent l'opacité du processus d'allocation de ces aides, estimant qu'elle profite à ceux qui sont jugés proches du pouvoir.

Et même les théâtres qui se tiennent à distance des controverses politiques sont désormais lésés, selon Erkal, qui accuse des entreprises proches du pouvoir de détourner une partie des fonds culturels.

Des entités inconnues du petit milieu du théâtre turc auraient ainsi sollicité le ministère de la Culture pour obtenir des fonds.

"Il y a de nombreuses entreprises de construction ou de tourisme sur la liste" de ceux qui ont demandé des aides réservées aux théâtres, indique Mme Kadim de Kumbaraci50. "Qui reçoit ces aides, et combien ? Ce n'est pas clair", ajoute-t-elle.

"Il y a des entreprises qui font autre chose que du théâtre", abonde Erkal. "Certaines d'entre elles ont même été créées 15 jours à peine avant la date limite pour demander des aides !"

Sollicité par l'AFP, le ministère turc de la Culture n'a pas répondu.

Outre les accusations de détournement, les théâtres indépendants qui ont besoin d'aide font face à un dilemme lancinant : se tourner vers l'Etat et perdre son indépendance, ou essayer de s'en sortir seul et risquer la faillite.

- Censure -

Le gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan est en effet accusé par plusieurs ONG de réprimer la liberté d'expression, notamment depuis une tentative de putsch en 2016.

Cela se traduit par une auto-censure dans les milieux culturels et artistiques, où certains thèmes, comme le conflit kurde, sont tabous.

"Même sans parler des financements, qui croit encore que la liberté d'expression existe en Turquie ?", demande Mme Kadim.

"La pression ressentie dans d'autres secteurs existe aussi dans le théâtre. La censure fait partie du quotidien", ajoute-t-elle.

Les prises de position sont aussi devenues un critère important dans la sollicitation de fonds privés, le mécénat représentant une part importante des financements qui font vivre la culture en Turquie.

Les grands conglomérats "scrutent vos penchants politiques, vos tweets, votre passé", indique Mme Kadim.

Sans appui de l'Etat, ces théâtres indépendants peuvent compter en tout cas sur le soutien, certes modeste, de leurs habitués. 

"Je suis très triste. La seule chose que je peux faire, pour l'instant, c'est acheter un billet", indique Hasan Karadeniz, amoureux de théâtre venu à Kumbaraci50 assister à une pièce sur la vie mouvementée de la chanteuse française Edith Piaf.

"Ma priorité, ce soir, c'est de soutenir le théâtre", ajoute-t-il. "La pièce elle-même est secondaire."

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