"Notre monde brûle" au Palais de Tokyo: le feu des guerres et du réchauffement

"Notre monde brûle" au Palais de Tokyo: le feu des guerres et du réchauffement
Des stocks de bonbonnes de gaz bleu vif, des douilles d'obus dans des vases: avec une ironie amère, des artistes voient "notre monde brûler" dans une exposition présentée au Palais de Tokyo

, publié le dimanche 23 février 2020 à 09h30

Des stocks de bonbonnes de gaz bleu vif, des douilles d'obus en guise de vases: avec une ironie amère, des artistes, principalement du Moyen-Orient, voient "notre monde brûler", dans une exposition présentée au Palais de Tokyo en collaboration avec le MATHAF, le musée du Qatar.

Abdellah Karroum, de nationalité marocaine et directeur de ce Musée arabe d'art moderne et contemporain, est le co-commissaire de l'exposition avec le Français Fabien Danesi. Ce musée, qui a dix ans d'existence, rassemble quelque 9.000 oeuvres principalement de la collection privée du Sheikh Hassan Bin Mohamed bin Ali Al Thani.

Avec des artistes en majorité du Moyen-Orient, "Notre monde brûle" est le premier volet, jusqu'au 17 mai, d'un dyptique d'expositions, "Fragmenter le monde". Le deuxième volet sera "Ubuntu, un rêve lucide" de juin à septembre, avec des artistes d'Afrique.

Ce sont les deux premières expositions d'Emma Lavigne, qui dirigeait le Centre Pompidou-Metz et a été nommée à la tête du temple parisien de l'art contemporain après le départ de son ancien président Jean de Loisy à l'Ecole des Beaux-Arts.

Le projet de "Notre monde brûle", au début de l'année culturelle Qatar-France, a été critiqué par les milieux LGBT, en raison de la répression de l'homosexualité au Qatar.

Mais Mme Lavigne insiste sur une coopération entre musées, et sur la grande ouverture d'esprit, y compris sur ces thématiques délicates dans le monde arabe, du jeune commissaire marocain Abdellah Karroum.  

- Feu démocratique -

Dans l'exposition, les artistes dénoncent, avec tous les langages possibles, les peuples et la nature violentés par les guerres et la pollution - flambée des puits de pétrole, des forêts au Maroc et ailleurs -, mais célèbrent aussi le feu symbolisant l'élan démocratique des "printemps arabes". 

C'est quand "le monde se fragmente" qu'il "est possible de le recomposer", juge Emma Lavigne.

"Le Moyen-Orient et l'Afrique (dans "Ubuntu") nous permettent de sortir de représentations uniquement occidentales", souligne-t-elle.

Au sous-sol, un vaste paysage recomposé de l'Egyptien Wael Shawky emmène dans les dunes et les ruines du désert, sur les traces de récits historiques et oniriques, racontés par des enfants portant de fausses moustaches.

Le Qatari Faraj Daham, avec "Street language", rend hommage aux travailleurs immigrés, visages à moitié masqués, des chantiers de Doha. Et des toiles de l'Egyptienne Inji Efflatoun, peintre marxiste et féministe décédée, livrent des portraits de femmes militantes.

Impressionnantes sont les photographies, par l'Iranienne Shirin Neshat, de visages d'hommes et de femmes confrontés à la perte d'un proche pendant la révolution égyptienne de 2011. De minuscules inscriptions en persan apparaissent sur les figures ridées.

Témoignages du conflit syrien, le Franco-Syrien Bady Dalloul a réalisé 200 dessins miniatures dans des boites d'allumettes.

"The silent multitudes", une installation de l'artiste égyptienne décédée Amal Kenawy, empile des bonbonnes de gaz, tandis que Sammy Balojl, de la République démocratique du Congo, dispose 41 douilles luisantes, où sont fichées des plantes d'intérieur. 

- Poésie théâtrale -

Comme pour consoler de ces cris de révolte, l'artiste allemande Ulla von Brandenburg livre dans une exposition parallèle à l'entrée du Palais une oeuvre beaucoup plus ludique et poétique autour du thème du théâtre ouvert sur la nature.

Au milieu de grands drapés, qui séparent des espaces consacrés aux différents moments et rituels de la vie, des installations et objets dispersés rappellent de fortes sensations de l'enfance: une énorme botte de foin, des cordages, des nasses, des poupées, des nattes, des cannes à pêche, des tissus déchirés ou délavés...

L'espace mouvant dans ces enveloppes de tissus ne cesse de se transformer. Des projections d'un film tourné sous l'eau montrent des objets et habits à la dérive. Des danseurs sont invités régulièrement à faire des performances au milieu de ce théâtre en évolution.

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