Michel Bouquet: "J'ai fait mon bonhomme de chemin"

Michel Bouquet: "J'ai fait mon bonhomme de chemin"
Michel Bouquet garde à 93 ans un oeil malicieux qui tranche avec une voix grave. Ici, à Paris, le 3 avril 2019.
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AFP, publié le jeudi 11 avril 2019 à 13h33

Tel le laboureur de La Fontaine, Michel Bouquet a "creusé, fouillé, bêché" tout au long de ses 75 ans ans de carrière. Avec le sentiment d'avoir fait son "bonhomme de chemin", le monstre sacré du théâtre affirme à l'AFP qu'il ne remontera plus sur scène.

Interprète légendaire de "L'Avare" et de "Le roi se meurt", inoubliable au cinéma chez Chabrol et Truffaut, il garde à 93 ans un oeil malicieux qui tranche avec une voix grave.

Il vient d'enregistrer 13 Fables de Jean de La Fontaine, sous la direction du metteur en scène Ulysse Di Gregorio, qui l'a choisi pour "sa capacité à être dans un dépouillement".

Q: Pourquoi La Fontaine?

R: C'est un délivreur de rêves. Les gens croient que La Fontaine est là pour les juger mais il est là pour s'émerveiller qu'on soit si différent. Il ne donne pas d'opinion. Toute la misère humaine vient de là: l'être croit qu'il est le seul à avoir raison.

Q: Allez-vous remonter sur scène?

R: Je ne peux plus y revenir. Je suis fatigué, il faut beaucoup de force... pour parler avec des mots qui ne sont pas les siens, de rendre tout ça vrai. Maintenant, j'ai besoin d'une sorte d'intimité, de dire des dernières paroles qui me sont dictées par le fabuliste.

Q: Quel regard portez-vous sur votre carrière?

R:  J'ai fait ce que j'ai pu, comme j'ai pu, et je ne me suis pas trop posé de questions. J'ai fait mon bonhomme de chemin mais sans aucune prétention intellectuelle. 

Q: Qu'est-ce qui vous habite lors d'une prise de rôle?

R: C'est pas le personnage, c'est la parole. Est-ce que la parole est valable. Cette question, on peut se la poser pendant toute une vie.

Q: Êtes-vous plus théâtre que cinéma?

R: Je n'ai pas eu de préférence car les deux choses sont très différentes mais elles ont la même valeur. Chabrol, Truffaut, le cinéma m'a beaucoup impressionné. Le rôle de "Renoir" est un de ceux qui m'a le plus touché dans ma vie.

Au théâtre, la personnalité de l'auteur est tellement majestueuse, que ce soit Pinter ou Molière, qu'on ne fait qu'essayer de porter la parole le plus docilement possible. C'est l'oubli de soi qui est le plus important. 

Q: Être acteur c'est...?

R: C'est un service. L'acteur n'est pas si important à ses propres yeux que le public ne le croit. L'humilité est sacrée pour l'acteur. Je prépare un rôle pendant six mois et quand le moment de le jouer arrive, je me fais tout petit et je me dis +j'ai fait ce que j'ai pu+. 

Q: Votre premier souvenir sur scène?

R: C'était au Théâtre Chaillot, à 17 ans. J'étais dans un costume de Robespierre; j'avais le sentiment que c'était vrai, que J'ETAIS Robespierre. Ça me provoquait des fous rires intérieurs. C'était mes premières sensations au théâtre. Cette magie du costume qui fait qu'on est délivré de soi et on se connaît mieux soi-même.

Q: Quels souvenirs gardez-vous du pensionnat?

R:  J'ai eu sept ans de pension, en Seine-et-Oise [aujourd'hui les Yvelines]. J'ai compris très vite que j'étais le spectateur de ma vie et que quand j'étais puni au piquet, mains derrière le dos, tête baissée, et je voyais 600 de mes camarades se flanquer des coups dans la figure durant les récréations et je me disais + tu es mieux là où tu es+. Je bénissais la pension de m'avoir terrorisé comme ça. Mon frère Serge était premier de la classe, moi j'étais le dernier. Cette position n'est pas la plus mauvaise. 

Q: Enfant, comment avez-vous vécu la guerre, l'Occupation, sachant que votre père était prisonnier de guerre?

R: Oui, il était en Poméranie [ancienne province du royaume de Prusse]. Je ne le connaissais pas beaucoup mais je l'aimais énormément, sa figure m'impressionnait. Ma mère m'emmenait à l'Opéra Comique. Je voyais les spectacles après avoir fait la queue toute la journée pour avoir les premières places, pour être de face. A chaque fois que le rideau se levait, y avait plus l'horreur de la guerre, il n'y avait plus les Allemands autour (...) le monde irréel dépassait de très loin le monde réel. Ça a été le meilleur enseignement de ma vie."

Q: Aujourd'hui, suivez-vous l'actualité?

R: Je garde une distance. Ça m'occasionne beaucoup d'angoisse, mais ça ne me donne pas beaucoup de réponses.

Q: Des regrets?

R: Aucun. Je ne peux plus en avoir, puisque je les ai eus tous et ils ont été oubliés. 

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