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Les stéréotypes dans les ballets classiques, à démonter ou à préserver?

Les stéréotypes dans les ballets classiques, à démonter ou à préserver?
Répétition de Casse-Noisette par la Compagnie nationale de danse espagnole au Théâtre de la Maestranza à Séville le 8 janvier 2020

, publié le dimanche 10 janvier 2021 à 16h58

De la "cancel culture" à l'Opéra de Paris? Nullement, mais un début de réflexion sur les stéréotypes d'un autre âge dans le répertoire du ballet classique, un exercice délicat entre patrimoine et modernité.

Quelques mois après un manifeste inédit sur la diversité à l'Opéra rédigé par des danseurs et employés noirs et métisses de l'institution, la question du répertoire a été mise en lumière par une polémique. Fin décembre, le nouveau directeur général de l'Opéra, Alexander Neef, affirme dans Le Monde que "certaines oeuvres vont sans doute disparaître du répertoire", après un paragraphe évoquant "Le Lac des Cygnes" et "Casse-Noisette". 

La toile s'enflamme et l'extrême droite, par la voix de Marine Le Pen, dénonce un "anti-racisme devenu fou". L'Opéra dément rapidement, invoquant une "juxtaposition malencontreuse".

- Trace d'un passé -

La controverse fait écho à d'autres: le New York Times qui se demande s'il faut continuer à exposer Gauguin qui eut des relations sexuelles avec de très jeunes filles, "Dix petits nègres" rebaptisé "Ils étaient dix"; HBO Max qui retire temporairement "Autant en emporte le vent" pour y ajouter une contextualisation en plein mouvement Black Lives Matter.

Les ballets académiques du XIXe siècle sont plus connus pour leur brillante chorégraphie que pour l'exactitude de leur représentation des cultures extra-européennes.

"C'est la question de l'exotisme", très à la mode à l'époque dans tous les arts, rappelle à l'AFP l'historienne de la danse Sylvie Jacq-Mioche, citant en exemple les toiles de Delacroix.

Si le "blackface" a disparu ces cinq dernières années de l'Opéra, si le coiffage de cheveux crépus et le teint des collants et des pointes sont en cours d'adaptation et si la diversité au sein du ballet peut se travailler sur la durée, la question du répertoire est plus complexe.

Dans "La Bayadère", des fakirs hindous apparaissent comme serviles alors qu'il s'agit d'ascètes respectés en Inde et dans "Raymonda", le Sarrasin est un rôle sombre. 

L'historien Pap Ndiaye et la Secrétaire générale du Défenseur des droits Constance Rivière doivent bientôt rendre à l'Opéra un rapport se penchant entre autres sur la question des stéréotypes.

Si les ballets académiques sont déclinés en plusieurs versions (à l'Opéra, ce sont celles de Rudolf Noureev pour la plupart), c'est "parce que les corps ont changé et la technique aussi", rappelle Sylvie Jacq-Mioche. Quid des mentalités ? "Il s'agit d'une trace d'un passé qui a existé", dit-elle, rappelant qu'"un ballet qui n'est pas dansé tombe dans l'oubli".

Selon elle, les classiques peuvent coexister avec des ballets qui s'en inspirent et parlent du monde d'aujourd'hui, citant la "Giselle" du Britannique Akram Khan, la "Coppél.i.A" de Jean-Christophe Maillot ou "Le Lac des cygnes" de Matthew Bourne, exclusivement masculin.

- Non aux caricatures -

"N'importe quelle œuvre peut être recontextualisée", assure Kader Belarbi, ancien danseur étoile et directeur du Ballet du Capitole.

Ayant revisité entre autres "Le Corsaire" (créé à Paris en 1856), il est pour une "relecture en profondeur" des classiques, sans "qu'il y ait une perte de mémoire" et "qu'on devienne aseptisé".

"On ne peut pas condamner un passé, mais il ne faut pas rester dans des clichés caricaturaux de personnages et une pantomime désuète".

Dans "La Bayadère" que le Capitole était censé présenter en 2020, "nous avons décidé que les +Indiens+ ne seraient pas maquillés en couleur sombre...et pour le ballet +Les Mirages+, nous discuterons pour repenser le passage des +négrillons+", indique le directeur qui veut "faire attention à certaines sensibilités ou susceptibilités, mais sans tomber dans le politiquement correct".

De l'autre côté de l'Atlantique, Phil Chan, danseur américano-chinois, a cofondé en 2017 une association qui milite pour l'élimination des clichés asiatiques dans les ballets classiques.

"Le ballet change tout le temps, ce n'est pas comme la Joconde. "Aujourd'hui, nos voisins sont indiens, nos cousins sont noirs, nos collègues sont chinois; on ne peut plus mettre l'Europe au centre, avec les autre pays dansant à la périphérie".

Il a réécrit le livret du "Corsaire", avec l'historien de la danse Doug Fullington, et a repris la chorégraphie originale, en changeant le contexte du harem, des pirates et du pacha.

"C'est quoi notre version d'un harem aujourd'hui? Un concours de beauté! et le pacha est ce mec qui pense que s'il est très célèbre, il peut toucher les femmes sans leur permission... ça vous rappelle quelqu'un?", lance le danseur. 

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