Le "Tartuffe" dans une version bilingue à Londres, entre Trump et Brexit

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L'acteur britannique Paul Anderson et l'actrice française Audrey Fleurot dans une scène de Tartuffe de Molière à Londres, le 18 juin 2018
L'acteur britannique Paul Anderson et l'actrice française Audrey Fleurot dans une scène de Tartuffe de Molière à Londres, le 18 juin 2018
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© AFP, NIKLAS HALLE'N

AFP, publié le mercredi 20 juin 2018 à 17h42

Pour la première fois dans l'histoire du West End, le quartier des théâtres londoniens, une pièce est jouée en français et anglais mêlés, le Tartuffe de Molière, dans une décoiffante adaptation du classique transposé dans l'Amérique de Donald Trump.

Et le succès est dans la salle, où un public jeune et enthousiaste bisse les acteurs, avec dans les rôles principaux deux habitués des séries télévisées: la flamboyante rousse Audrey Fleurot (Elmire), vue dans la série policière française "Engrenages", face à un Tartuffe évangéliste, Paul Anderson, interpète de Arthur, membre du gang des "Peaky Blinders" qui sévissait à Birmingham au début du XXe siècle.

Résumé: Orgon (Sébastian Roché) un magnat des médias français venu s'installer à Los Angeles, est tombé sous l'emprise de Tartuffe, un évangéliste américain, et s'apprête à lui donner sa fortune et la main de sa fille pendant que celui-ci s'emploie à exiler son fils et séduire sa femme Elmire. 

Une provocation, monter une pièce bilingue en ces temps de Brexit ? En tous cas, les médias conservateurs n'ont pas été tendres: le critique du Daily Telegraph en a "pleuré de frustration" et celui du Times de s'exclamer : "Merde, what a mess!" (soit: quel bazar!).

"Tartuffe a toujours été une pièce qui a fait scandale, depuis son origine avec son interdiction, comme quoi la provocation inhérente à la pièce continue", dit à l'AFP le metteur en scène Gerald Garutti. "C'est un spectacle qui tranche, entre ceux qui sont pour une forme d'ouverture et puis une volonté peut-être de plus de repli, d'autonomie, d'insularité, de quelque chose qui est plus fermé, et clairement il y a un enjeu politique et idéologique", estime-t-il en allusion au Brexit.

- "Gourou" -

Il préfère relever l'accueil enthousiaste d'un public jeune, une génération Netflix qui jongle sans souci avec les langues et les surtitres, disposés en plusieurs points de la salle du Théâtre royal de Haymarket.

D'autant qu'un final surprise ancre définitivement le tout dans la plus trumpienne des réalités, à travers l'adaptation de l'auteur britannique Christopher Hampton. 

"Je voulais garder le plus possible du texte original et en pensant à l'idée d'un gourou religieux, j'ai naturellement pensé à la Californie", explique-t-il à l'AFP. "D'où l'idée d'un Tartuffe américain avec lequel tous les membres de la famille sont obligés de parler anglais". Outre le président américain, "le mouvement Me too était forcément quelque part dans ma tête (...) Comme toutes les grandes pièces, Tartuffe reste pertinent de manière légèrement différente avec le passage du temps", relève-t-il.

Car chaque époque produit son lot d'hypocrites et de prêcheurs de vertu dont les actes sont en cruelle contradiction avec les principes, quelle que soit leur religion. Surtout quand le désir, incarné par une Audrey Fleurot moulée dans des robes de sirène, s'en mêle, bousculant l'évangéliste faussement puritain, dans une scène de séduction sulfureuse.

"L'équipe française, nous les premiers au début des répétitions, on se disait, on touche pas à Molière, quoi! Et puis au final, c'est intéressant aussi de moderniser parfois si on parvient à ne pas dénaturer la pièce évidemment", relève Audrey Fleurot en recevant l'AFP dans sa loge.

Le bilinguisme a aussi été un défi: "C'est une gymnastique très intéressante de passer du français à l'anglais, un rythme très différent", relève Sebastian Roché, acteur français bilingue, "il y a aussi un sonorité différente". 

Pour Paul Anderson, Tartuffe revêtu d'une sobre tunique de lin blanche sous laquelle se cachent des tatouages, "c'est le risque qui m'a plu: faire quelque chose que les gens n'attendaient pas de moi".

L'inspiration est venue de son imagination mais aussi de sombres et dangereux manipulateurs tels le moine russe Raspoutine et le tueur en série californien Charles Manson. "Il y a une touche de Charles Manson dans ce Tartuffe, le côté charmeur, le côté charismatique, il était très charismatique même si c'était un monstre".

Le Théâtre royal de Haymarket, où la reine Victoria avait ses habitudes, accueille la pièce jusqu'au 28 juillet.

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