Journalistes tués en Centrafrique: un choc pour les médias indépendants en Russie

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Un hommage rendu aux journalistes russes tués en Centrafrique Alexander Rastorguyev, Kirill Radchenko et Orkhan Dzhemal, le 1er août 2018 à Moscou
Un hommage rendu aux journalistes russes tués en Centrafrique Alexander Rastorguyev, Kirill Radchenko et Orkhan Dzhemal, le 1er août 2018 à Moscou
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© AFP, Vasily MAXIMOV

AFP, publié le jeudi 02 août 2018 à 17h19

Reporter de guerre chevronné, documentariste sans concession de la Russie et caméraman "attiré par le danger": les trois journalistes russes tués en Centrafrique étaient des professionnels respectés et leur assassinat a provoqué un choc dans les médias indépendants en Russie.

Orkhan Djemal, qui avait couvert de nombreux conflits depuis la chute de l'URSS, Alexandre Rastorgouïev, aux documentaires récompensés, et Kirill Radtchenko, qui avait fait ses armes en Syrie, ont été assassinés dans la nuit de lundi à mardi par des "ravisseurs enturbannés" selon le gouvernement centrafricain.

Ils enquêtaient sur la présence en Centrafrique de mercenaires de la redoutable société privée Wagner, qui s'est illustrée notamment en Syrie, pour le Centre de gestion des investigations, un projet lancé par l'opposant russe en exil Mikhaïl Khodorkovski.

Dans un entretien au Washington Post, l'ex-oligarque a assuré qu'il continuerait de financer le journalisme indépendant en Russie en s'impliquant davantage sur "l'évaluation des risques", alors que les médias ont été placés sous contrôle strict en près de 20 ans de pouvoir de Vladimir Poutine.

"Non seulement les autorités ne soutiennent pas le journalisme indépendant mais les journalistes indépendants savent très bien qu'ils peuvent être arrêtés ou violentés dans leur propre pays", a-t-il expliqué. "Il y a bien plus de risques dans le journalisme indépendant, et moins d'argent".

L'assassinat des journalistes en Centrafrique leur a valu de nombreux hommages dans les milieux journalistiques indépendants où ils étaient respectés.

- "J'aime la guerre" -

Le journaliste de guerre Orkhan Djemal, qui avait 51 ans au moment de sa mort, avait été grièvement blessé à la jambe en 2011 lors du conflit en Libye où il se trouvait en tant que correspondant du quotidien Izvestia.

Dans l'une de ses dernières interviews, à la Radio Liberté, il a affirmé: "J'aime la guerre":  "Tu viens et tu touches à l'histoire".

Après la Libye, Orkhal Djemal est allé dans l'est de l'Ukraine où il a couvert le conflit armé entre les forces ukrainiennes et les rebelles prorusses des deux côtés de la ligne de front.

"Si un autre conflit commence maintenant quelque part, j'y irai absolument", a-t-il déclaré dans son interview. "Le journalisme, c'est un métier qui te permet d'être libre".

Il a été envoyé spécial du journal indépendant Novaïa gazeta et collaboré avec un certain nombre d'autres journaux et magazines. En 2008, il a publié un livre sur la guerre éclair entre la Russie et la Géorgie, qui s'étaient affrontées la même année pour le contrôle de la république séparatiste géorgienne d'Ossetie du Sud.

Dans un hommage vidéo, le journaliste de la chaîne de télévision indépendante Dojd, Mikhaïl Fichman, a fait l'éloge d'Orkhan Djemal comme d'un homme "sans aucune peur".

Son père défunt, Geïdar, était un philosophe et un prédicateur musulman.

- "Audacieux" -

Alexandre Rastorgouïev, tué à 47 ans, a remporté plusieurs prix pour ses documentaires, parfois controversés, au regard sans fard sur la Russie.

C'était le cas de son documentaire "La chaleur des tendres. Plage très, très sauvage", co-réalisé avec Vitali Manski et Sousanna Baranjiïeva, qui présentait des scènes de vie d'un groupe de personnages excentriques sur les plages de la mer Noire.

Qualifié de "souvent grotesque, mais admirablement audacieux", ce documentaire a obtenu en 2006 le prix spécial du jury au Festival international du film documentaire d'Amsterdam.

Pour Vitali Manski, Rastorgouïev était "peut-être le chroniqueur le plus remarquable de la vie folle et parfois absurde et cruelle en Russie".

Il a participé à une série de courts métrages diffusés sur Internet sur le mouvement de protestation en Russie et l'opposant numéro un russe, Alexeï Navalny. En 2011, il a été arrêté lors d'une manifestation de protestation contre le retour de Vladimir Poutine au Kremlin.

Au moment de sa mort, il travaillait sur un film avec Piotr Verzilov du groupe contestataire Pussy Riot.

- "Attiré par le danger" -

Moscovite tué à 33 ans, Kirill Radtchenko a passé plusieurs mois sur la ligne de front en Syrie, en couvrant le conflit syrien pour l'agence de presse ANNA News, enregistrée en Abkhazie, la république séparatiste géorgienne prorusse.

Selon son collègue Sergueï Chilov, Radtchenko "était attiré par tout ce qui est nouveau, tout ce qui est inconnu et par le danger": "C'était son principal motif pour aller filmer en Afrique".

Le caméraman lui-même était un partisan de l'opposition et cette année, il est allé en Tchétchénie comme observateur électoral pour Alexeï Navalny.

C'est là-bas qu'il a rencontré Rastorgouïev qui lui demandera ensuite de l'accompagner en Centrafrique, selon le site d'information Meduza.

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