Hong Kong: Ai Weiwei, "fier" que son doigt d'honneur choque encore Pékin

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L'artiste dissident chinois Ai Weiwei en septembre 2020 à Berlin
L'artiste dissident chinois Ai Weiwei en septembre 2020 à Berlin
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© AFP, Tobias SCHWARZ

, publié le mardi 30 mars 2021 à 16h11

Quand il s'est photographié faisant un doigt d'honneur Place Tiananmen, l'artiste dissident chinois Ai Weiwei savait qu'il versait dans la provocation. Ce qu'il ignorait, c'était que son oeuvre serait 26 ans plus tard au coeur d'une controverse sur la censure à Hong Kong.

L'ex-colonie britannique a longtemps joui de libertés inconnues dans le reste de la Chine continentale. Mais elle peine désormais à se montrer à la hauteur de sa réputation de havre culturel, en raison de la reprise en main musclée du territoire par le pouvoir communiste.

Echaudé par les manifestations de 2019, Pékin a engagé une répression drastique contre le mouvement pro-démocratie au travers d'une loi draconienne sur la sécurité nationale qui touche aussi le monde de l'art.

De son exil berlinois, Ai Weiwei, le plus célèbre artiste contemporain chinois, est convaincu que Hong Kong est à son tour soumis à la censure étroite qui a cours en Chine continentale.

"Toute forme de liberté de parole, de liberté d'expression peut être déclarée illégale ou subversive", a déclaré au téléphone à l'AFP Ai Weiwei, 63 ans.

- Musée chahuté -

"Cette loi a été appliquée en Chine continentale et il ne fait aucun doute qu'elle est en train de l'être à Hong Kong."

Et si l'on parle d'art à Hong Kong, tous les regards se tournent vers le Musée M+, dont la naissance aura pour le moins été chahutée.

Cet espace de 60.000 mètres carrés doit finalement ouvrir cette année, avec beaucoup de retard et l'ambition de rivaliser avec la Tate Modern de Londres ou le MoMA de New York.

Ce musée peut d'enorgueillir de posséder l'une des plus belles collections d'art contemporain chinois au monde, et ce grâce en partie à une extraordinaire donation du collectionneur suisse Uli Sigg. 

Le catalogue en ligne du musée totalise pas moins de 249 oeuvres du seul Ai Weiwei, mais aussi les photos qu'avait faites Liu Heung-shing de la répression de 1989 sur la Place Tiananmen, un événement censuré en Chine continentale.

Mais beaucoup s'interrogent désormais sur la capacité du musée à montrer ses oeuvres, compte tenu du contexte répressif.

- "Progager la haine" -

Des hommes politiques hongkongais du camp pro-Pékin ont d'ores et déjà accusé le musée d'enfreindre la loi sur la sécurité et de "propager la haine contre le pays", en citant en particulier la photo de Tiananmen d'Ai Weiwei.

Lundi, un responsable du gouvernement hongkongais a confirmé que ce cliché ne serait pas exposé à l'ouverture du musée et précisé que l'unité de la police chargée de veiller à l'application de la loi sur la sécurité nationale pourrait effectivement venir évaluer la conformité des oeuvres.

Ai Weiwei a décrit les conservateurs du M+ comme de "grands professionnels" dotés d'une "intégrité créative", mais qui sont confrontés à "un monde qui change extrêmement vite".

Et il se demande si aucune de ses oeuvres, qui s'exposaient encore en 2016 à Hong Kong, le seront au M+.

"La société hongkongaise libérale et démocratique est en train de disparaître", a-t-il déploré.

Artiste polyvalent, peintre, sculpteur et plasticien, Ai Weiwei avait aidé à la conception du "Nid d'oiseau", le stade de Pékin construit pour les jeux Olympiques 2008.

Mais il est devenu la bête noire du pouvoir, en s'attirant d'abord les foudres de Pékin pour avoir enquêté sur l'effondrement d'écoles lors du séisme de 2008 dans la province du Sichuan et sur un incendie qui avait fait des dizaines de victimes en novembre 2010 à Shanghai.

Il avait fait 81 jours de détention en 2011, puis était parti quatre ans plus tard s'installer en Allemagne.

- "Un petit geste" -

Et le fait que son doigt d'honneur à Tiananmen échaude les pro-Pékin ne semble pas l'embarrasser. Au contraire.

"Je ne peux pas cacher ce sentiment d'en être fier", dit-il.

Ce cliché, il l'avait pris en 1995 et il a été le premier d'une série intitulée "Etude de perspective" qui compte plus d'une centaine de photos similaires prises devant des symboles politiques ou culturels comme la Maison blanche, le Kremlin, la Tour Eiffel ou la Joconde.

Et le fait que les autorités chinoises s'insurgent de ce cliché est justement sa justification artistique.

"Un petit geste d'un individu peut devenir une affaire d'Etat et saper les fondements de l'autoritarisme", dit-il.

L'artiste est vent debout contre l'attitude de musées occidentaux qui cherchent à collaborer avec la Chine, en citant notamment le Centre Pompidou ou la Tate Modern. 

"Tant d'institutions culturelles se précipitent en Chine mais se préoccupent-elles seulement du sens profond de l'art qui est la liberté d'expression?"

"Vont-elles rester silencieuses en voyant des musées comme M+ face à une pression impensable exercée par le gouvernement-même qu'elles courtisent?" interroge-t-il.

"Peuvent-elles faire un doigt d'honneur?"

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