En Turquie, Cumhuriyet, un bastion de la presse indépendante

En Turquie, Cumhuriyet, un bastion de la presse indépendante
Un homme lit le journal Cumhuriyet, le 17 avril 2017 à Istanbul

AFP, publié le mercredi 25 avril 2018 à 22h31

Le quotidien Cumhuriyet, dont plusieurs journalistes ont été condamnés mercredi pour activités "terroristes", est l'un des derniers bastions de la liberté de la presse en Turquie, adepte d'une ligne dure contre le président Recep Tayyip Erdogan.

Fondé en 1924, Cumhuriyet ("République", en turc), l'un des doyens de la presse turque qui s'est illustré par ses combats et ses scoops, a traversé pendant plus d'un an l'une de ses pires crises avec un procès ayant visé ses chefs et ses principales plumes.

Quatorze collaborateurs de Cumhuriyet, dont son patron Akin Atalay, son rédacteur en chef Murat Sabuncu et ses journalistes vedettes Ahmet Sik et Kadri Gürsel, ont été condamnés mercredi pour avoir "aidé des organisations terroristes".

Pour les partisans du quotidien, ce procès symbolise la dégradation du respect de la liberté de la presse au rythme des purges déclenchées après la tentative de putsch du 15 juillet 2016 et a pour but de réduire au silence l'un des derniers organes de presse indépendants du pays.

Avec une diffusion d'environ 50.000 exemplaires par jour, Cumhuriyet fait figure de nain comparé aux géants Hürriyet et Sabah (plus de 300.000).

Mais avec son style corrosif, Cumhuriyet détonne dans un paysage médiatique où les télévisions retransmettent en direct la moindre allocution du président Erdogan et où la plupart des journaux reprennent en choeur les éléments de langage du gouvernement.

Le quotidien est détenu par une fondation essentiellement constituée de journalistes, à la différence des grands médias turcs contrôlés par des groupes industriels ayant des intérêts dans divers secteurs économiques, ce qui les expose davantage aux pressions.

- 'Pas peur' -

Mais le procès a privé pendant de longs mois le journal de ses principales plumes, ainsi que de son rédacteur en chef et de son patron.

Malgré leur absence, le journal a continué de paraître et a conservé son style combatif, même si les scoops sont devenus plus rares.

"Vous aurez honte devant l'Histoire", a titré Cumhuriyet sur son site internet après l'annonce des peines mercredi soir.

Afin de ne pas laisser ses chroniqueurs tomber dans l'oubli lorsqu'ils étaient emprisonnés, Cumhuriyet a inscrit chaque jour en une le nombre de jours passés derrière les barreaux et laissé un encart vide là où leurs analyses ou leurs coups de gueule auraient normalement dû paraître.

"Cumhuriyet n'a pas peur, ne se rendra pas, n'abandonnera pas", avait lancé comme un défi Akin Atalay, le patron du quotidien, à l'ouverture du procès Cumhuriyet en juillet. "L'indépendance et la liberté sont l'ADN de ce journal".

Cumhuriyet revendique une tradition d'investigation, incarnée par Ugur Mumcu, une figure tutélaire des journalistes d'enquête turcs, tué dans l'explosion en 1993 de sa voiture piégée au moment où il essayait d'en savoir plus sur d'éventuels liens entre les services secrets et la rébellion kurde.

Après une période de ralentissement dans les années 2000, le journal se relance en 2015 avec une nouvelle formule et un nouveau rédacteur en chef, Can Dündar, un journaliste de renom en Turquie, auteur de nombreux documentaires et livres.

Sous sa houlette, Cumhuriyet aiguise sa plume et publie même, en mai 2015, un scoop explosif qui suscite la colère du président turc : une enquête concluant, vidéo à l'appui, que les services secrets turcs ont fourni des armes à des rebelles islamistes en Syrie.

Inculpé avec le chef du bureau du quotidien à Ankara de "révélation de secrets d'Etat", M. Dündar est condamné en première instance à plus de cinq ans de prison. Quelques mois plus tard, il s'exile en Allemagne.

Cumhuriyet a été récompensé en 2015 du prix de la liberté de la presse décerné par Reporters sans frontières (RSF) pour son "journalisme indépendant et courageux".

L'état d'urgence instauré après le putsch manqué s'est accompagné de l'une des plus importantes purges dans les médias de l'histoire moderne de la Turquie, selon des défenseurs de la liberté de la presse.

Pour leur part, les autorités turques rejettent ces accusations, affirmant que les seuls journalistes arrêtés sont ceux liés à des "organisations terroristes".

Selon le site internet P24, spécialisé dans la liberté de la presse, quelque 165 journalistes sont détenus en Turquie qui occupe la 157e place sur 180 au classement 2018 de la liberté de la presse établi par RSF.

Le service de gestion de commentaires évolue.

A compter du 29 mars, le Journal de Réactions et la publication de commentaires seront temporairement fermés.

Les discussions autour des sujets qui vous tiennent à cœur resteront prochainement possibles au travers d’un tout nouveau service vous permettant de réagir.