Derrière le succès du "Grand bain", un désir de "collectif"

Derrière le succès du "Grand bain", un désir de "collectif"
De g à d: Félix Moati, Jean-Hugues Anglade, Leila Bekhti, Gilles Lellouche, Guillaume Canet et Mathieu Almaric posent au festival du film d'Angoulême lors de la présentation du film "Le Grand Bain", le 25 août 2018

AFP, publié le jeudi 15 novembre 2018 à 11h50

Avec déjà plus de 3 millions d'entrées, la comédie anti-déprime de Gilles Lellouche "Le Grand Bain" cartonne. Réconfortant, ce film sur des cabossés de la vie en maillot de bain a su séduire avec un thème dans l'air du temps: soutenir un projet commun dans une société abîmée par l'individualisme.

Le succès était prévisible mais pas à ce point. Sorti le 24 octobre après un bon accueil à Cannes, où il était présenté hors compétition, le film de de Gilles Lellouche au casting de choix - Mathieu Amalric, Guillaume Canet, Benoît Poelvoorde, Philippe Katerine, Virginie Efira - a démarré très fort. 

Il atteint déjà le huitième meilleur score au box-office cette année, et le quatrième pour un film français, derrière "Les Tuche 3" (5,7 millions), "La Ch'tite famille" (5,6 millions) et "Taxi 5" (3,7 millions).

Sorti presque en même temps qu'une autre comédie d'auteur, "En Liberté!" de Pierre Salvadori (500.000 spectateurs), il s'impose aussi face à de gros films populaires calibrés pour le succès comme "Alad'2" avec Kev Adams (2,3 millions).

"Le Grand Bain" met en scène un groupe de sept quadras et quinquas en crise qui décident de s'adonner à la natation synchronisée masculine, rêvant de décrocher un titre mondial.

L'un est dépressif, un autre quitté par sa femme, un troisième accumule les difficultés financières, un quatrième, rocker raté, est devenu cantinier...

"Cette histoire d'hommes un peu déclassés entre en résonance avec notre propre société", souligne Guillaume Evin, auteur du livre "Cultissime!" sur les films cultes. 

"Dans cette France que prône Emmanuel Macron, qui se veut un peu une start-up nation, ubérisée, qui veut avancer, il y a une partie de la population qui a plus de mal, qui essaie de s'en sortir, de rebondir", ajoute l'auteur.

Pour lui, ce "film populaire de qualité" s'inscrit dans la lignée des comédies anglaises "The Full Monty" (1997), où des chômeurs devenaient stripteaseurs, et "Les Virtuoses" (1996), dans lequel un groupe de mineurs voulait disputer la finale d'un championnat de brass band.

- à l'image de la Coupe du monde -

Outre ses qualités d'écriture, de réalisation et d'interprétation, le film choral de Gilles Lellouche parle au public.

"Avec +Le Grand Bain+, on est dans le cadre des fameux feel-good movies. En ce moment, on a constaté qu'on avait besoin de ce genre de films, dans une période un peu triste", explique Jérémie Imbert, délégué artistique du festival CineComedies à Lille.

"On a l'impression que, un peu à l'image de la Coupe du monde de foot, où il y a eu un engouement parce que l'équipe de France a joué collectif et est devenue championne du monde, le groupe du film représente ce désir de faire des choses ensemble", ajoute-t-il. Jugeant en outre que "le public en a un peu marre de se faire avoir par des comédies paresseuses, notamment en termes d'écriture".

Pour Laurent Jullier, professeur d'études cinématographiques à Paris III Sorbonne Nouvelle, "à l'heure de la société connectée, où tout le monde a le nez sur l'écran, le film semble dire que les relations humaines, c'est quand même autre chose". 

En montrant des anti-héros aux corps imparfaits, "Le Grand bain" permet également à chacun de s'identifier aux personnages.

"Il y a ce côté je suis +Monsieur tout le monde+, j'ai pris des kilos, je suis un peu bedonnant et flasque. Ce ne sont pas les Apollons des bassins, et ça touche les gens forcément", estime Guillaume Evin.

Le film de Gilles Lellouche touche aussi en abordant la possibilité de retrouver l'estime de soi à travers un projet commun, au-delà des insatisfactions du monde du travail.

"Les films qui permettent de réfléchir à la construction et a fortiori à la reconstruction de nos identités sont très porteurs car ils touchent à ce que nous sommes", analyse Emmanuel Ethis, sociologue du cinéma. 

Pour lui, en allant le voir, les spectateurs "témoignent en masse de ce qu'ils aspirent à vivre".

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