Au Pakistan, des séries TV s'attaquent aux tabous de société

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 Quandeel Baloch à Lahore, le 28 juin 2016

Quandeel Baloch à Lahore, le 28 juin 2016

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AFP, publié le vendredi 12 janvier 2018 à 08h39

De son vivant, elle rêvait d'être célèbre et de laisser une empreinte sur son pays, le Pakistan. Feu Qandeel Baloch, starlette des réseaux sociaux assassinée au nom de "l'honneur", pourrait y parvenir de manière posthume via la télévision.

Étranglée par son frère en 2016, Qandeel est aujourd'hui plus célèbre que jamais. Son tragique destin a été adapté en une série télévisée extrêmement populaire qui tente, avec d'autres du même type, de secouer les tabous sociaux du très conservateur Pakistan.

'Baaghi', qui signifie 'rebelle', dépeint l'ascension sociale de la jeune Qandeel, aux origines modestes mais devenue une sensation sur les réseaux sociaux jusqu'à son retentissant assassinat.

La série est diffusée chaque jeudi sur la chaîne Urdu 1. L'épisode pilote a été vu plus de 1,6 million de fois sur YouTube.

"Cette fille était une lionne. Elle n'aurait pas dû mourir si tôt", soupire une scénariste de la série, Shazia Khan.

Le sort de Qandeel avait polarisé le Pakistan. Certains s'en étaient saisis pour dénoncer les crimes dits "d'honneur", qui coûtent la vie à des centaines de Pakistanaises chaque année et restent généralement impunis.

Mais d'autres voix plus conservatrices avaient accusé la jeune femme d'avoir dépassé les bornes avec ses selfies et vidéos provocateurs, estimant qu'elle avait, en un sens, mérité son sort.

L'adaptation de son histoire à la télévision a donné un nouveau coup de fouet au débat sur ce type de crimes.

- Mariages forcés, misogynie -

Mais d'autres séries s'attaquent aussi aux questions de société comme la violence domestique, les mariages forcés ou précoces, la misogynie et les droits des femmes.

Elles font un tabac auprès de la population pakistanaise, forte de quelque 207 millions d'âmes.

Selon l'autorité pakistanaise de surveillance des médias, près des deux tiers des téléspectateurs ont regardé à un moment donné en 2016 des chaînes qui diffusent ces séries.

Et selon un sondage de l'institut Gallup, 67% des téléspectatrices adultes et 56% de leurs homologues masculins regardent des émissions de divertissement, essentiellement des séries.

Leur succès en fait potentiellement des outils progressistes très puissants, estime l'avocate Benazir Jatoi, qui travaille pour la Fondation Aurat, dédiée à la surveillance des droits des femmes.

Mme Jatoi argue de longue date que les lois censées protéger ces dernières ne suffisent pas à faire évoluer les mentalités sur le terrain.

- Sujet sensible -

Une autre série, "Mujhe Jeene Do" (Laisse-moi vivre), aborde le thème des mariages d'enfants.

"Qui saura que c'est un crime, si on n'en fait pas prendre conscience ?", souligne la réalisatrice Angeline Malik.

Hum TV, principale chaîne de divertissement du pays, est pionnière dans le fait d'aborder ce type de sujets de société dans des séries.

En 2016, elle a diffusé "Uddari" ("Fuite"), qui racontait l'histoire d'une jeune fille abusée sexuellement par son beau-père, provoquant un débat sur les violences sexuelles subies par les enfants à leur domicile.

"Uddari a amené ce sujet sensible (...) dans tous les foyers où les discussions sur le sexe sont toujours un tabou", souligne une fan de la série, Aabida Rani.

Une autre série baptisée "Sammi" aborde à la fois les crimes dits d'"honneur", les mariages forcés et les difficultés que rencontrent les femmes à récupérer leurs parts d'héritage.

Sammi se veut un miroir tendu à la société, de même qu'un exemple quant au fait de "montrer un sujet tabou de la bonne manière", note Sultana Siddiqui, productrice de ce programme.

Mais certains n'apprécient pas ces efforts et Mme Siddiqui explique avoir subi des pressions de la part des régulateurs et reçu des tombereaux de commentaires brutaux sur les réseaux sociaux l'accusant de vulgarité et d'atteinte aux valeurs.

La série continue néanmoins, forte de sa popularité, se félicite-t-elle.

- Vision patriarcale -

Malgré leurs messages se voulant éclairés, la façon dont les héroïnes sont présentées fait toujours grincer des dents certains progressistes.

Sadaf Haider, blogueur pour le portail d'information Dawn.com, a récemment critiqué la série Baaghi pour avoir fait de Qandeel Baloch un personnage sans autonomie, voire une victime.

"La vraie Qandeel ne se considérait pas du tout comme une personne vulnérable. Même un rapide coup d'œil à ses interviews montre qu'elle travaillait dur et était fière de ce qu'elle avait accompli", a-t-il écrit sur son blog.

"Qandeel assumait l'entière responsabilité de ses choix... Alors pourquoi Baaghi la dépeint-elle tout autrement ?"

Selon la journaliste pakistanaise Fifi Haroon, la mise en scène des femmes dans ce genre de programme continue de se conformer à une vision patriarcale.

On y retrouve "des héroïnes qui minaudent, l'œil humide, (qui) souffrent dans un silence obstiné ou un stoïcisme de mauvais aloi", déplore-t-elle dans un article pour la BBC.

"Il y a des torrents de larmes. Les producteurs affirment que si vous ne montrez pas des femmes qui pleurent, la série ne fera pas une bonne audience", note-t-elle.

Or le public "n'est pas seulement composé de femmes". "Les hommes aussi sont aux aguets de ce que signifie être un homme dans la société pakistanaise", met-elle en garde.

L'avocate Mme Jatoi appelle elle aussi les scénaristes à "se montrer suffisamment responsables pour traiter de ces sujets sensibles et évoquer les problèmes qui existent sans stigmatiser davantage".

 
1 commentaire - Au Pakistan, des séries TV s'attaquent aux tabous de société
  • Rappelez-moi, qu'est-ce qui est à l'origine d'un tel patriarcat ? L'aspect religieux y serait peut-être pour quelque chose (pas le seul facteur, mais y joue pour beaucoup). On voit la même chose dans beaucoup de pays avec la meêe religion. Quelle religion déjà ? celle qui commence par "i" et qu'on ne doit jamais la citer...
    Mais la critiquer relève du blasphème, et dans ce pays, c'est punissable...

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