Au festival de cinéma de La Havane, les cicatrices de la migration cubaine

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Des "balseros" cubains se préparent à quitter leur île en direction de la Floride, en août 1994
Des "balseros" cubains se préparent à quitter leur île en direction de la Floride, en août 1994
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© AFP

, publié le jeudi 05 décembre 2019 à 08h38

Des familles déchirées, des amis qui s'éloignent, des disputes, des réconciliations: les blessures infligées à la société cubaine par 60 ans d'émigration, à peine cicatrisées et toujours douloureuses, s'affichent sur les écrans du 41e Festival de cinéma de La Havane, qui s'ouvre jeudi.

L'île, gouvernée depuis 1959 par le parti communiste (seul autorisé), compte 11,2 millions d'habitants. Mais plus de deux millions de Cubains vivent à l'étranger, principalement aux Etats-Unis et en Europe.

Plusieurs milliers d'entre eux sont de farouches opposants au gouvernement mais plus de 400.000 viennent chaque année en visite.

La question épineuse de ces départs et retours est au coeur de deux films cubains en compétition au festival, organisé jusqu'au 15 décembre.

Dans "Alberto", court-métrage de fiction, Raul Prado raconte l'histoire dramatique d'un jeune qui émigre en 1980 et revient 12 ans plus tard, quand le pays est plongé en pleine Période spéciale - violente crise économique des années 1990 - et balayé par un ouragan.

"Agosto", premier long-métrage d'Armando Capo, se centre sur l'expérience personnelle du réalisateur, adolescent vivant dans le village côtier de Gibara (est) pendant la grande vague d'émigration d'août 1994.

- "Une agonie" -

Depuis la révolution menée par Fidel Castro, l'émigration a été une incessante saignée dans la population cubaine, avec deux moments d'exodes massifs: la crise de Mariel (port de La Havane), qui a vu partir 100.000 Cubains entre avril et octobre 1980, et celle des "Balseros" (de balsa: radeau), quand 45.000 autres ont fui à l'été 1994.

Les personnages de ces deux films illustrent chacune de ces crises, qui ont rendu orphelins ceux restés sur l'île.

"Ce qui devrait être un processus naturel finit par devenir une agonie", confie à l'AFP Armando Capo, 40 ans.

"Tes amis s'en vont, que ce soit pour une question économique ou parce qu'ils veulent élargir leur horizon, progresser professionnellement. Et bien sûr, cela s'accentue si le pays va de plus en plus mal", ajoute-t-il, en référence aux difficultés actuelles de Cuba, confronté régulièrement à des pénuries d'aliments et de carburant.

Le sujet n'est pas nouveau dans le cinéma cubain. Des films comme "Mémoires du sous-développement" (1968), "Lejania" (1985), "Paginas del diario de Mauricio" (2006) l'ont déjà abordé, peut-être de façon moins tragique que les oeuvres présentées cette année au festival.

En à peine 20 minutes, Raul Prado parvient à retranscrire, dans "Alberto", les fractures provoquées par l'exode de Mariel au sein de familles et groupes d'amis. Beaucoup de ceux qui partaient étaient hués et couverts d'insultes par d'autres Cubains, au moment d'aborder.

"Ce qui est particulier, dans ce court-métrage, c'est qu'en plus de l'émigration, il parle de ses conséquences dans la vie, des regrets, des non-dits", souligne le producteur, Ricardo Figueredo.

- "Négociation avec le passé" -

Troisième film consacré au sujet, "Nieve en el Portal" a été présenté au Festival mais sans être sélectionné. Documentaire de l'Espagnol Guillermo Barbera, il suit le destin d'Enrique Martinez Celaya.

Enrique a émigré à sept ans avec sa famille et revient 47 ans plus tard comme artiste plastique américain reconnu et invité à participer en avril 2019 à la Biennale de La Havane.

Il y expose alors un traîneau doré couvert de babioles en tout genre, "fait avec des bouts de mémoire, d'histoires", comme il l'avait alors expliqué à l'AFP.

Face à la caméra, il raconte chercher des réponses à sa "question d'identité, l'idée de faire partie d'une société, d'un pays" qui l'a accompagné en pensée pendant toutes ces années: "Ce gamin que j'étais à six, sept ans est toujours là (...), dans l'attente que quelqu'un revienne le voir".

Au final, il s'agit pour lui d'"une négociation avec le passé".

Pour Antonio Aja, directeur du Centre d'études démographiques et principal chercheur cubain sur les questions migratoires, "il est logique, normal et je dirais même positif que le cinéma, qui a un tel impact populaire, traite ces thèmes".

"Cuba aujourd'hui a besoin que les Cubains restent à Cuba, n'émigrent pas, et s'ils le font que ce soit temporaire, qu'ils s'en aillent et qu'ils reviennent", estime-t-il.

Fondé en 1979, le festival comptera cette année 21 longs-métrages en compétition, de huit pays, ainsi que 19 courts et moyens-métrages.

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