Anne Sylvestre, les femmes et les enfants d'abord

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La chanteuse française Anne Sylvestre, ici le 26 avril 2014, pendant le festival du Printemps de Bourges
La chanteuse française Anne Sylvestre, ici le 26 avril 2014, pendant le festival du Printemps de Bourges
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© AFP, Guillaume SOUVANT

, publié le mardi 01 décembre 2020 à 13h10

Anne Sylvestre, décédée lundi à l'âge de 86 ans, a mené pendant soixante ans une double vie d'artiste: chanteuse pour adultes assumant un engagement "féministe" et auteure de délicieuses "fabulettes" pour enfants qui lui vaut d'avoir laissé son nom à des écoles. 

"Que je vive cent ans ou bien quelques décades/Je ne supporte pas de voir le temps passer", clamait-elle dans une chanson qui résumait plus que les autres son besoin vital d'écriture: "Ecrire pour ne pas mourir", sortie au début des années 80.

Jamais tout en haut de l'affiche mais toujours bien présente dans le paysage musical français depuis la fin des années 1950, Anne Sylvestre, les cheveux bruns et longs à ses débuts puis courts et teints au fil des années, incarnait une chanson à texte, intelligente, faisant fi des modes, dans le sillage d'un Guy Béart ou d'un Georges Brassens. 

Comme eux, Anne-Marie Beugras, née à Lyon le 20 juin 1934, a débuté dans un cabaret de la rive gauche à Paris. Elle a 23 ans et ose enfin montrer ses chansons à "La Colombe". Sous le pseudonyme d'Anne Sylvestre, elle devient l'une des premières femmes à écrire et composer ses chansons, aux côtés de Nicole Louvier ou d'Hélène Martin. 

"Pendant très longtemps, il y avait beaucoup de chanteuses mais elles chantaient des chansons écrites par des hommes, c'est-à-dire qu'elles chantaient ce que les hommes avaient envie d'entendre... Et ça a été un peu déconcertant je pense d'avoir des femmes qui arrivaient (...) avec leurs mots", racontait-elle sur France Culture en juillet 2015. 

Comparée à Brassens pour la qualité des textes et le fait qu'elle s'accompagnait à la guitare, elle se fait remarquer en 1959 avec "Mon mari est parti" (1959), chanson sur la guerre à l'heure où la France est aux prises avec ce qu'on appelle les "événements" en Algérie. 

Pendant toute sa carrière, elle s'intéresse aux faits de société, et notamment à la condition des femmes, revendiquant le terme de chanteuse "féministe", qui fut parfois lourd à porter: "Je suppose que ça m'a freinée dans ma carrière parce que j'étais l'emmerdeuse de service, mais ma foi, si c'était le prix à payer..."

- Secret de famille -

En 1973, elle écrit "Non, tu n'as pas de nom", sur l'avortement, deux ans avant la loi Veil. Elle défend aussi la cause du mariage homosexuel dans "Gay, marions-nous!" en 2007.

Elle évoque aussi son histoire personnelle marquée par le passé collaborationniste de son père, Albert Beugras, bras droit de Jacques Doriot pendant la guerre et emprisonné près de dix ans après la Libération. C'est la soeur cadette d'Anne Sylvestre, l'écrivaine Marie Chaix, qui a révélé ce passé en 1974 dans son livre "Les lauriers du lac de Constance".

Anne Sylvestre mettra, elle, encore vingt ans à évoquer ce sujet longtemps tu, à travers sa chanson "Roméo et Judith": "J'ai souffert du mauvais côté/Dans mon enfance dévastée/Mais dois-je me sentir coupable/Et ce qui fut impardonnable/Et que je ne pardonne pas/ Pourquoi le rejeter sur moi?"

Toutes ces chansons engagées ont toutefois parfois eu du mal à atteindre le grand public, pour qui Anne Sylvestre fut d'abord l'auteur des délicieuses "fabulettes" pour enfants qu'elle compose à partir des années 60: "Douze petits cochons", "Sureau sureau", "Dans ma fusée"... Elle n'a jamais joué ce répertoire sur scène mais reste durablement, comme un Henri Dès, associé au jeune public: de nombreuses crèches et écoles de France portent son nom.

Celle qui a enregistré plus de 250 chansons (hors enfants) avait fêté ses 50 ans de carrière à l'Olympia en 2007 puis célébré ses 80 ans au Printemps de Bourges et aux Francofolies en 2014. Avec toujours le même refus de se complaire dans le passé: "Du moment que moi je n'ai pas envie d'être nostalgique, je ne laisse pas trop la place aux spectateurs pour l'être".

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