Pourquoi la justice enquête sur le secrétaire général de l'Elysée

Pourquoi la justice enquête sur  le secrétaire général de l'Elysée
Elysée, mai 2017. Le secrétaire général du palais, Alexis Kohler, est un proche du président Macron. Il était son directeur de cabinet lorsqu'il était ministre de l'Economie et l'a suivi en campagne lorsqu'il a quitté Bercy.

leparisien.fr, publié le lundi 04 juin 2018 à 23h00

Alexis Kohler est proche d'Emmanuel Macron mais également de l'armateur italo-suisse MSC, que le président a un temps envisagé de faire entrer dans le capital des chantiers navals STX.

C'est un Marcheur de la première heure qui se trouve dans le viseur de la justice. Alexis Kohler, le secrétaire général de l'Elysée et ex-directeur de cabinet du ministre de l'Economie devenu président, est visé par une plainte d'Anticor pour « prise illégale d'intérêt », « trafic d'influence » et « corruption passive ». L'association anti-corruption soupçonne le haut-fonctionnaire quadragénaire d'avoir discrètement joué des coudes au sein de l'Etat en faveur d'une entreprise qu'il connaît bien, le croisiériste et deuxième plus grand armateur de porte-conteneurs du monde, MSC. Engagé dans des discussions permanentes depuis les années 2010 avec les chantiers navals STX, dont l'Etat est actionnaire à 33 %, le groupe a même failli récemment entrer au capital de l'emblématique société de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Et ce pour « participer à l'équilibre de l'actionnariat » et éviter le « pillage » de l'entreprise française par l'italienne Fincantieri, s'enthousiasmait à l'époque Gianluigi Aponte, le propriétaire de MSC... et cousin d'Alexis Kohler.

Une sentinelle de MSC au cœur de l'Etat ?

Avant de formuler sa plainte, l'association anticorruption a été alertée par de récents articles du site Mediapart qui mettaient en lumière les liens familiaux entre le secrétaire général de l'Elysée et le propriétaire de l'entreprise italo-suisse Mediterranean Shipping Company (MSC). Jusque-là, rien de répréhensible. Mais l'affaire s'est complexifiée l'an dernier, quand le célèbre armateur, client principal de STX France, a émis le souhait d'entrer coûte que coûte au capital de l'entreprise française. Au point même d'arriver à remettre - brièvement - en cause l'accord de reprise par l'italienne Fincantieri, négocié par le précédent gouvernement. Officiellement en retrait, Alexis Kohler, très proche d'Emmanuel Macron, est soupçonné d'avoir gardé un œil attentif sur l'avancée du dossier.

A l'époque, le bras droit du président ne s'était pas retiré de ces discussions parce qu'il est le fils de la cousine germaine du fondateur et principal actionnaire de MSC - ce qui n'avait alors pas été révélé - mais parce que lui-même avait auparavant travaillé pour le croisiériste. Et c'est la loi, pour tout fonctionnaire, d'éviter le conflit d'intérêts.

Le retour d'une vieille histoire

Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que les liens étroits entre Kohler et MSC attirent l'attention des déontologues de l'administration. En effet, avant même d'avoir connaissance d'une quelconque relation familiale, l'instance chargée de contrôler le départ des agents publics dans le secteur privé s'était opposée en avril 2014 à la demande de Kohler de rejoindre l'armateur. En effet, à l'époque, l'Etat actionnaire à 33 % de STX œuvrait pour sauver l'entreprise. Et c'est une extraordinaire commande de deux paquebots géants de MSC qui avait remis à flot les chantiers pour plusieurs années. Le ministre de l'Economie de l'époque, Pierre Moscovici, s'en était alors félicité tandis que son directeur adjoint n'était autre qu'Alexis Kohler.

Il l'était également sous le ministre Emmanuel Macron, entre 2014 et 2016, quand le croisiériste a de nouveau passé une commande salvatrice pour STX et quand il a formulé une seconde demande pour rejoindre MSC. En août de cette dernière année, quand le futur président a quitté Bercy, le haut fonctionnaire a finalement obtenu le feu vert de la commission et a rejoint MSC Croisières au poste de directeur financier. Un transfert possible grâce à Emmanuel Macron lui-même, qui avait garanti qu'Alexis Kohler n'avait jamais traité du dossier MSC lorsqu'il était son directeur de cabinet ni le directeur de cabinet adjoint de Pierre Moscovici.

Enfin, tout en occupant ses nouvelles hautes fonctions chez l'armateur, l'ex-fonctionnaire est devenu un membre actif de la campagne présidentielle du futur chef de l'Etat. La boucle est bouclée.

Une nouvelle lecture des faits ?

Au regard des nouvelles révélations de Mediapart - le lien de parenté - la justice pourrait avoir une lecture différente de toute l'histoire. En particulier d'un événement qui remonte à avant 2014. En effet, dans sa plainte, Anticor reproche d'abord à Alexis Kohler d'avoir accepté de siéger comme représentant de l'Etat au conseil d'administration de STX France dès 2010, alors qu'il « ne pouvait ignorer qu'il existait un conflit d'intérêts », l'armateur MSC ayant été, on le sait désormais, fondé par les cousins de sa mère. Sans compter que, selon le PDG lui-même, l'entreprise se gère comme une PME familiale, malgré sa taille et son chiffre d'affaires.

Ce lundi, le parquet national financier (PNF) a indiqué avoir ouvert une enquête confiée à la Brigade de répression de la délinquance économique. Des investigations sont menées afin de « vérifier si les règles relatives à la mise en disponibilité des agents publics ont bien été respectées », indique le PNF dans un communiqué, expliquant qu'Alexis Kohler « aurait pu traiter des dossiers intéressant » MSC lorsqu'il était à l'Agence des participations de l'Etat et à Bercy. Et le parquet de préciser que l'enquête a été ouverte « à la suite de la publication de plusieurs articles de presse », sans faire référence à la plainte d'Anticor révélée plus tôt dans la matinée.

« Des soupçons totalement infondés » pour l'Elysée

Juste avant l'ouverture de l'enquête, toutefois, l'Elysée a fait savoir que son secrétaire général avait « pris note » de la plainte d'Anticor, qui reposerait sur « des soupçons totalement infondés jetés sur lui à l'évidence en raison de ses fonctions » et sur « de nombreuses et graves erreurs factuelles » dans les articles de Mediapart. Par ailleurs, « Alexis Kohler a toujours tenu sa hiérarchie informée de ses liens personnels avec l'entreprise MSC. Il s'est systématiquement mis en retrait de toutes les discussions ayant trait à cette entreprise et sa hiérarchie, informée, a naturellement empêché tout conflit d'intérêts potentiel. Dans toutes les fonctions qu'il a occupées à l'Agence des participations de l'Etat (APE), à Bercy et à l'Elysée », a ajouté la présidence, balayant ainsi la notion de « révélation » de ce lien familial.

Enfin, « c'est bien volontiers qu'Alexis Kohler communiquera au parquet l'ensemble des documents prouvant sa conduite respectueuse du droit dans toutes les circonstances de son parcours professionnel et mettra ainsi un terme à bref délai aux soupçons totalement infondés jetés sur lui à l'évidence en raison de ses fonctions de secrétaire général de l'Elysée », a précisé l'Elysée.

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