Plan Borloo pour les banlieues : «Il ne faut pas dire, il faut faire !»

Plan Borloo pour les banlieues : «Il ne faut pas dire, il faut faire !»
Chanteloup-les-Vignes a beaucoup changé grâce à la politique de la ville, mais la pauvreté et le chômage restent un problème majeur.

leparisien.fr, publié le vendredi 27 avril 2018 à 09h45

Si de nombreux élus attendent beaucoup du plan Borloo, à l'image de la maire de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), une partie des habitants ou des membres du réseau associatif de la commune sont plutôt défaitistes.

Rimbaud et Baudelaire veillent. Au pied de leurs portraits, qui ornent la cité de La Noé, Lahcel profite de cette matinée ensoleillée pour déguster thé et beignets avec femme et enfant sur un stand à succès du marché.

Mais à l'écouter, la vie à Chanteloup-les-Vignes (Yvelines) s'apparente à une saison en enfer. « J'ai l'impression qu'on est dans Banlieue 13. » Référence à un long-métrage, histoire d'une cité ghetto, menacée par une bombe prête à exploser... C'est pourtant un autre film qui fut tourné ici, « La Haine » : « Jusqu'ici tout va bien... »

Quant au visage du quartier, il a changé depuis la rénovation urbaine. « Aujourd'hui, la ville est présentable, observe l'ancien maire, l'un des pères de la politique de la ville, Pierre Cardo. Mais ce n'est pas parce qu'on réhabilite le béton, qu'on réhabilite l'humain. »

Lahcel a voté Emmanuel Macron face à Marine Le Pen. Comme 76,87 % des électeurs de la ville au second tour de la présidentielle (24,89 % au 1er). « Je me disais, il est jeune, il peut nous comprendre. Je m'attendais à des évolutions, mais il n'y a rien de tout ça », lâche le préparateur de commandes.

Il poursuit, songeant à la venue du ministre Jacques Mézard suite à l'incendie criminel qui a ravagé l'école maternelle il y a quelques semaines : « C'est bien beau de venir quand il y a des histoires. Mais il faut venir en temps normal, voir si tout se passe bien, dans quoi on vit. »

«La misère», «les familles en détresse», la «solidarité»

Abandonnées les banlieues ? « Oubliées ! » tranche Maya, qui applaudit toutefois le dédoublement des classes de CP. « Je vois la différence. Les enfants apprennent mieux. »

Ses trois petits, comme des dizaines d'écoliers, arpentent le parc Champeau en traquant les friandises. D'ordinaire, Grains de soleil, une institution à La Noé, fournit la moitié des œufs en chocolat. Mais ses moyens ont réduit comme peau de chagrin. Les sorties courses (1 euro l'aller-retour chez Leclerc pour celles qui n'ont pas de voiture) sont maintenues. Mais pas l'encadrement de la sortie des écoles ni la laverie sociale où l'on pouvait, jusqu'à septembre, faire son linge pour rien. L'association a perdu des contrats aidés.

Maya entend « les évolutions par rapport au chômage, aux impôts, aux aides... Mais à la fin, le parti des gens comme nous, il galère ». LP/Olivier Corsan

« On rame », souffle Beya Daoud. En 1975, ses parents furent les sixièmes locataires de la Noé. « Je dis : Merci Macron !, ironise l'animatrice. Il faut voir ceux du bas. Qu'il vienne à Grains de soleil ! »

Regard doux, constat dur, elle raconte « la misère », « les familles en détresse » qui demandent du lait ou des couches. La « solidarité », aussi. Et la « désespérance ».

«50 % de chômage chez les moins de 25 ans»

Khalida, qui élève seule deux ados, « comme beaucoup de mamans ici », acquiesce : « C'est dur. » Elle ne trouve pas de travail.

Pour Maya, diplômée en comptabilité, ce ne fut pas évident non plus. « Quand on vient de Chanteloup, que l'on porte quelque chose sur la tête... », souffle la factrice. Elle n'a pas voté Macron. « J'entends les évolutions par rapport au chômage, aux impôts, aux aides... Mais à la fin, le parti des gens comme nous, il galère ! »

Les électeurs de Chanteloup-les-Vignes ont voté à 76,87 % pour Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle. LP/Olivier Corsan

Catherine Arenou s'octroie une pause sur le perron de l'Hôtel de ville. Besoin de décompresser. A un moment, la maire a « hurlé » : « Il ne faut pas dire, il faut faire ! » Elle n'en pouvait plus. La politique de la ville, depuis un an ? « Pas grand-chose. On attend. »

Son adjoint, François Longeault, parle « d'été meurtrier » pour les budgets : « On est passés à la trappe. » 36 % de taux de pauvreté, 50 % de chômage chez les moins de 25 ans... « Déprimée » par les chiffres, la maire ! « Nous sommes encore les lieux exclusifs de la solidarité nationale », dit celle qui place grand espoir en Borloo. Jusqu'ici elle tient. « Sans l'affect, ça ne marche pas, observe Pierre Cardo. C'est drôle, cette ville. On se casse tout de suite ou on développe une addiction. »

Pour Khaled*, commerçant du marché, c'est la première option. Il dit ressentir « une énergie négative », déplore une forme de communautarisme religieux. Depuis l'Hôtel de ville, on observe « un rigorisme, un durcissement du conformisme ».

Pour Catherine Arenou, la maire de Chanteloup-les-Vignes, il n'y a pas eu « grand-chose » de fait en matière de politique de la ville. LP/Olivier Corsan

Pierre Cardo en appelle à sa mémoire. « Cela fait 20 ans que des gamins se radicalisent. Si on vous propose délinquant ou héros, vous choisissez quoi ? Tant que l'on n'aura pas autre chose à proposer à une partie de ces gosses... »

Farid, papa quadra, n'en peut plus du rodéo des motos. Et ça lui « fait mal de voir des jeunes vendre du cannabis ». Le trafic de drogues mine le quartier. « La banlieue, ils s'en fichent, peste-t-il. Il faut plus de policiers, des rondes le soir. » De la sécurité, de la propreté. « Qu'ils nous regardent d'un œil normal, comme des citoyens du XVIe arrondissement de Paris ! »

Le spectre des émeutes de 2005

Pour améliorer les rapports police/population ici « délétères » - « le chat et la souris, à partir de 17 heures », dit une maman - une action sera bientôt menée. Le spectre des émeutes de 2005 ? « On n'est pas à l'abri », glisse un pilier du quartier. Et pourtant, relève Maya, « ce n'est plus le Chanteloup de La Haine ».

Pour Pierre Cardo, ancien maire de Chanteloup-les-Vignes, « ce n'est pas parce qu'on réhabilite le béton, qu'on réhabilite l'humain ». LP/Olivier Corsan

Derrière son bureau du centre David-Douillet, le responsable du service Sports de la commune, Zacharia Attou en impose. Et ne badine pas avec les règles : « On donnera tout pour les jeunes, mais à eux de se donner les moyens. Si je te donne rendez-vous à 8h30, et que tu n'es pas là, salut ! »

Boxeur professionnel, comme la fierté de la ville Tony Yoka, il fait du sport un outil de prévention, d'accompagnement, du plus jeune âge à celui où l'on fait des bêtises ou pire encore, déscolarisation ou case prison. « Les plus grosses têtes du quartier viennent chez nous, dit-il. Cela permet de créer un lien avec des jeunes qui ne seraient en contact avec personne, sans ça. »

Un cadre, des valeurs. Baisse des dotations oblige, Sport passion (2 euros la semaine) n'a accueilli que 75 jeunes pendant les vacances de février, contre une centaine l'an dernier. Le quartier, plutôt que les activités. Des échauffourées ont fini par éclater. S'il voit les emplois francs comme « quelque chose d'intéressant », Zacharia Attou prévient : « Les gens, en banlieue, ont perdu la confiance. Ils disent : une fois qu'on a voté, qu'est-ce qu'il y a de concret pour nous ? »

« On donnera tout pour les jeunes, mais à eux de se donner les moyens », insiste le boxeur Zakaria Attou (au centre), champion d'Europe de boxe, et responsable du service Sports de la commune. LP/Olivier Corsan

Écho identique à l'amicale des locataires de La Noé. Au local, on déplore, autour d'un thé, la diminution du personnel à La Poste, à la Maison de l'emploi, les portes de la Sécu ou de la CAF qui s'ouvrent moins souvent. Abdelazziz Zelif, son président, s'inquiète de l'échec scolaire, « le problème le plus important ».

Conducteur de bus, il élève sept enfants avec un seul salaire. Il l'assure, l'élection de Macron avait suscité de l'espoir. Cet historique de La Noé parle maintenant de « président des riches ». « Quand il a touché à l'APL, ça m'a fait mal », confie-t-il, tout en pessimisme. « On ne sait pas comment ça va se terminer son quinquennat. » L'heure n'est plus à se balader en toute quiétude aux pieds de Rimbaud et Baudelaire. Le vrombissement des moto-cross irrite les tympans. Et couvre son avertissement : « C'est une ville fragile. Une ville, qui a besoin d'argent et qui a besoin d'humain. »

*Le prénom a été changé

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