Pernaut, Bourdin et Plenel : trois interlocuteurs, trois cibles, mais une stratégie pour Macron

Pernaut, Bourdin et Plenel : trois interlocuteurs, trois cibles, mais une stratégie pour Macron

Emmanuel Macron a choisi de parler à des journalistes aux profils radicalement différents.

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leparisien.fr, publié le mercredi 11 avril 2018 à 22h12

Le président de la République s'exprimera jeudi à 13 heures sur TF1 puis dimanche sur BFM TV et Mediapart. Un dispositif hors norme pour toucher le public le plus large possible.

Deux longs entretiens à trois jours d'intervalle. Le président Macron, jusqu'ici adepte de la «parole rare» et jupitérienne, a décidé de frapper fort. Confronté à des mouvements sociaux à la SNCF et dans les universités, il sera d'abord l'invité du journal de 13 heures de Jean-Pierre Pernaut sur TF1, jeudi, pour une interview d'une heure diffusée en direct depuis l'école d'un petit village de Normandie, Berd'huis (Orne).

Puis le président reviendra sur les écrans dimanche soir avec une interview simultanée de deux heures, à 20h35, avec Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel, sur BFM TV, RMC et le site Mediapart. La rencontre se tiendra à Paris, au théâtre de Chaillot, Mediapart ayant refusé qu'elle soit tournée à l'Élysée.

Pourquoi un tel dispositif hors du commun ? «Après avoir lancé un train de réformes assez sidérant, il a besoin de faire de la pédagogie et de convaincre. Le président a rendez-vous avec son slogan, celui du président qui fait ce qu'il dit», analyse Harold Hauzy, ancien directeur de la communication de Manuel Valls à Matignon. Le chef de l'État a l'ambition d'être écouté par toutes les couches de la population. Pour cela, il a recours à des personnalités qui sont «plus que des journalistes, ce sont des leadeurs d'opinion, presque des marques journalistiques», relève Harold Hauzy.

«C'est assez efficace car aujourd'hui, un auditeur de Plenel n'allumera pas la télé pour écouter Pernaut, et vice versa, note Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe et spécialiste des médias. Cela s'inscrit dans sa stratégie du "en même temps". Rien ne doit lui échapper».

Avec Pernaut, «opération confiance» auprès de la France tranquilleJean-Pierre Pernaut ouvrira le bal jeudi. Cela fait 30 ans qu'il présente le journal télévisé le plus regardé d'Europe. L'indéboulonnable présentateur parvient à réunir 5,1 millions de téléspectateurs en moyenne devant son 13 Heures sur TF1. Sa part de marché se situe entre 40 % à 45 %. «Pernaut, c'est la France provinciale et les retraités, plutôt sensibles à l'application des réformes et à la sévérité face aux gens qui apparaissent comme des agitateurs : les zadistes, les étudiants et les cheminots. Macron va faire un "opération confiance" auprès de la France tranquille», anticipe Clara-Doïna Schmelck.

Selon Harold Hauzy, c'est pourtant face à Pernaut que le président joue le plus gros : «Le vrai piège pour Macron ne réside pas dans le duo de cogneurs Bourdin-Plenel. Le vrai piège, c'est Pernaut. Beaucoup croient que ce sera une interview consensuelle dans une petite école de Normandie... Mais ce président est considéré, à tort ou à raison, comme le président des riches et des villes. Il devra convaincre cette France des villages, des régions et des retraités, à qui il demande de se sacrifier. C'est le public le plus remonté contre lui».

Face à Bourdin, conquérir «la France qui se lève tôt»Bourdin, c'est un autre style. Viril, punchy et défiant, le journaliste de RMC et BFM TV n'hésite pas à interroger ses invités sur un ton inquisiteur. «Bourdin, c'est la France des travailleurs indépendants, celle qui se lève tôt», constate Harold Hauzy.«Bourdin est beaucoup plus piquant que Pernaut. Face à lui, Macron sera là pour faire un peu "les gros bras". Il prendra un ton conquérant pour installer un rapport de force», estime Clara-Doïna Schmelck.

Et l'adversité réussit plutôt au jeune président. «Jusqu'à présent, peut-être que le président a été trop protégé par ses équipes, ou ne voulait pas se confronter avec des journalistes cogneurs. Mais il a démontré à de nombreuses reprises, notamment face aux ouvriers de Whirlpool, qu'il se révélait beaucoup dans l'adversité. Face à des puncheurs, il a énormément de répondant. Il peut alors être extrêmement bon dans sa communication et laisser passer une part de sincérité dans des moments déterminants.»

Avec Plenel, capter l'attention des opposants de gauche Edwy Plenel, ancien rédacteur du chef du Monde et cofondateur de Mediapart, vient compléter le tableau. Il formera un duo inattendu avec Bourdin. Mediapart lui-même a dû justifier auprès de ses lecteurs le fait qu'il ait accepté «de se plier à cet exercice convenu de l'interview présidentielle, symbole par excellence de la dérive monarchique du pouvoir», faisant valoir «qu'une association avec Jean-Jacques Bourdin, questionneur offensif et lui aussi déterminé à briser les codes du sacro-saint entretien présidentiel, pouvait autoriser cette tentative de rompre avec six décennies de ronronnement et de pompe présidentielle».

«Plenel, c'est le journaliste qui fait tomber les puissants. C'est aussi le journaliste qui a une conception de la laïcité que l'on qualifie d'assez ouverte», note Harold Hauzy. «Plenel est une personnalité clivante. Ceux qui l'écoutent sont pour la plupart défavorables à Macron. Il s'agit des étudiants et de tous les gens en colère contre les réformes. Je pense que ce sera musclé et que le président livrera le message selon lequel il appliquera les réformes coûte que coûte».

Le retour des journalistes ? «Ce qui est très intéressant, c'est que ce président soi-disant jupitérien privilégiant la rareté de la parole accepte cette fois de passer par la case journalistique. Il n'est plus simplement dans l'image et les discours très bien mis en scène. Il a cru qu'il pouvait se passer des journalistes, mais là il a besoin d'eux pour faire sa pédagogie», conclut Harold Hauzy. Avec une nuance de taille. «Le président veut bien voir les journalistes quand c'est lui qui les convoque, et pas l'inverse, regrette Clara-Doïna Schmelck. C'est aussi le message, assez violent, qu'il veut faire passer. Ils ont été écartés de l'Elysée mais il leur impose une mise en scène quasi-théâtrale avec trois journalistes qu'il a choisis. C'est propre à son personnage».

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