Maires démissionnaires : "Ce pour quoi j'avais été élu était impossible à réaliser"

Maires démissionnaires : "Ce pour quoi j'avais été élu était impossible à réaliser"
Des élus municipaux au Congrès des maires de France en novembre 2017 à Paris.

Orange avec AFP, publié le jeudi 09 août 2018 à 20h55

VIDÉO. Usés par leur fonction et mécontents de la baisse des dotations de l'État, de plus en plus de maires jettent l'éponge avant même la fin de leur mandat en 2020.

Certains d'entre eux ont témoigné ce jeudi 9 août sur France info et BFMTV

La démission la plus fracassante fut sans nul doute celle du maire de Sevran (Seine-Saint-Denis), Stéphane Gatignon, en mars. L'élu écologiste avait alors dénoncé le "mépris de l'État pour les banlieues" pour justifier sa décision. Mais d'autres maires de plus petites villes ont également laissé tomber leur mandat par découragement ou par burn-out. Le maire de Prayssac (Lot), Claude Descamps, a par exemple renoncé à son poste après un avertissement de son médecin sur son état de santé.

"Ce n'est pas nouveau mais cela s'aggrave"

"Le jeu n'en vaut pas la chandelle", explique un autre élu à France info, parlant de stress, de fatigue et même de solitude. "Maire, c'est sept jours sur sept, 365 jours par an !", aiment-ils à répéter. "Il y a une grande lassitude. Ce n'est pas nouveau mais cela s'aggrave", a confirmé le maire de Gargilesse-Dampierre (Indre), Vanik Berberian et président de l'Association des maires ruraux de France (AMRF).



Cette exaspération est confirmée par les chiffres : selon un calcul réalisé par l'AFP à partir du répertoire national des élus, le nombre de maires ayant quitté leur fonction depuis 2014 est en hausse de 55% par rapport à la précédente mandature. Un décompte effectué en tenant compte de l'effet du non-cumul des mandats.



"On se sent inutiles, il y a une désespérance face à l'arrogance de l'État", avait confié début août à l'AFP le maire démissionnaire de Castillon (Alpes-Maritimes), Philippe Rion. "Il y a des mois où je ne savais plus comment payer les employés", avait-il déploré expliquant avoir dû "tailler sur tout", y compris en "arrêtant les commémorations nationales", avant de finir par augmenter la taxe d'habitation.

"Les communes ne sont qu'une variable d'ajustement financière aux yeux de l'État", avait-il critiqué, expliquant avoir vu sa dotation globale de fonctionnement (DGF) baisser de 50% en cinq ans. Selon l'Observatoire des finances locales (OFGL), la DGF représentait 14,8% des recettes de fonctionnement des communes en 2017, contre 21% en 2013.



Malgré une légère hausse de son montant global en 2018, près de la moitié des communes ont vu leur dotation baisser cette année, selon l'Association des maires de France (AMF), qui a réclamé mi-juillet la création "en urgence" d'un fonds spécial pour les communes les plus en difficulté. La suppression de la taxe d'habitation, qui représente 34% des recettes fiscales des communes, et la forte baisse des contrats aidés, considérés comme une bouffée d'oxygène dans les campagnes, ont encore accru les mécontentements.

"Un grand sentiment d'abandon et un fort sentiment de culpabilité"

"Psychologiquement, c'est très dur, on essuie les reproches des uns et des autres", précise le maire de Prayssac (Lot) à France info. "Ce pour quoi j'avais été élu était impossible à réaliser. J'étais aussi frustré que mes concitoyens (...) On bosse six jours sur sept, entre huit et dix heures par jour et finalement personne n'est content. Il y a un manque de reconnaissance de tous les côtés", ajoute-t-il parlant d'"un grand sentiment d'abandon et un fort sentiment de culpabilité".

La loi NOTRe également dans le viseur des maires

La refonte de la carte intercommunale en 2016, issue de la loi NOTRe, portant sur la Nouvelle Organisation Territoriale de la République, a suscité également bon nombre de dissensions, les maires devant se plier à des fusions souvent coûteuses en temps et en énergie pour intégrer des intercommunalités de plus en plus grosses.

"Il y a une concentration des pouvoirs au sein des intercommunalités et les maires ont le sentiment de devenir les exécutants de décisions prises ailleurs", analyse Luc Rouban, chercheur au Cevipof. "Ils se retrouvent noyés dans un ensemble d'élus et voient leur capacité d'imagination et d'impulsion encore plus limitée, avec l'impression d'un dessaisissement", abonde Émeric Bréhier, de la Fondation Jean Jaurès.



Gilbert Parmentier, maire démissionnaire des Aulneaux (Sarthe), a vu passer le périmètre de la communauté de communes à laquelle il appartient de 13.000 à 29.000 habitants et de 43 à 78 représentants. "C'est très usant, ça fait des réunions à rallonge, et les maires des petites communes sont souvent tournés en dérision quand ils prennent la parole face à des élus dont la politique est le métier", assure cet ancien instituteur, pourtant "dans les conseils municipaux depuis 30 ans".

"Que le privilège de l'état civil et de l'écharpe"

"Demain, il ne restera plus au maire que le privilège de l'état civil et de l'écharpe", regrette André Laignel, vice-président de l'AMF, pour qui "l'affaiblissement voire la disparition des communes" constitue "un recul de la démocratie et du vivre ensemble".

Parallèlement, la mission du premier édile n'a cessé de se complexifier, avec "beaucoup de travail administratif et d'assistante sociale, et des indemnités très basses dans les petites communes", constate Luc Rouban. Face à cette situation, les associations réclament un véritable statut de l'élu, avec une augmentation des indemnités, un retour à la vie professionnelle facilité et une révision des conditions dans lesquelles la responsabilité pénale des maires peut être engagée.

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