Laïcité : 1905, l'Etat divorce de l'Eglise

Laïcité  : 1905, l'Etat divorce de l'Eglise

Près de 400 invités étaient réunis dans la grande nef cistercienne du collège des Bernardins, à Paris, pour la Conférence des évêques de France lundi 9 avril.

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leparisien.fr, publié le dimanche 15 avril 2018 à 11h38

Lundi 9 avril, Emmanuel Macron a déclaré vouloir «réparer» le lien entre l'Église et l'État. La gauche a dénoncé une atteinte «intolérable» à la laïcité et au texte de 1905. Une loi portée avec brio par le député socialiste Aristide Briand, qui a permis d'apaiser une vieille guerre entre catholiques et anticléricaux.

Le « grand soir », il préfère laisser ça à d'autres. Il a beau avoir flirté dans sa jeunesse avec l'anarchie, être devenu le compagnon de route du socialiste Jaurès, Aristide Briand n'a rien d'un boutefeu. Son art à lui, c'est le compromis. Et c'est à ce talent de raccommodeur qu'il s'en est remis pour réaliser un miracle : la loi de séparation de l'Église et l'État qui doit être votée ce lundi 3 juillet 1905 après cent jours de débats passionnés. Son... « grand jour » assurément.

En avocat sûr de son éloquence, il a soigneusement préparé ses effets. Une « voix de violoncelle », rapportent certains journaux bluffés par le velours de sa diction et la gamme de ses intonations. Il est l'un des rares, au Palais Bourbon, à se hisser au niveau oratoire de Jaurès et Clémenceau. Avec son air de ne pas y toucher, ce faux dilettante sait parfaitement conduire sa barque. Un coup de rame bâbord, un autre tribord... C'est comme cela, en louvoyant et en charmant, qu'il compte apaiser -à défaut de réconcilier- les esprits échauffés par trente ans de batailles rangées entre anticléricaux (dont il fait partie) et catholiques.

Briand vante une «loi de liberté»C'est l'heure. Après avoir lissé ses belles moustaches noires, Briand, 43 ans, se lève de son banc, tout en bas de l'hémicycle, et commence la plaidoirie de sa vie. Le voilà qui se tourne vers l'aile droite de l'Assemblée. Ils détestent ce socialiste qu'ils suspectent de vouloir bouter Dieu de sa patrie, en effaçant quatorze siècles d'histoire. Face à ses adversaires, Briand vante au contraire une « loi de liberté » : « vous n'avez pas rencontré chez nous un parti pris tyrannique car nous nous sommes avant tout montrés soucieux de faire une réforme acceptable par les catholiques de ce pays », lâche-t-il, déclenchant des protestations.

Elles sont couvertes par les applaudissements de ses amis, majoritaires depuis la victoire du « bloc des gauches » en 1902, quand lui-même a été élu député. C'est vers eux qu'il se tourne maintenant. Beaucoup l'ont poussé à des mesures punitives, mais cet homme avait déjà prévenu qu'il ne ferait pas une loi « qui soit braquée sur l'Église comme un revolver ». « Dans ce pays où il y a des millions de catholiques qui pratiquent [...] nous n'avons pas le droit de faire une réforme dont les conséquences peuvent ébranler la République », dit-il, en les renvoyant à d'autres priorités : la loi, croit-il, délivrera ce pays « d'une véritable hantise sous l'influence de laquelle il n'a que trop négligé d'autres questions importantes, d'ordre économique ou social ! »

La neutralité de la République assuréeSon subtil numéro d'équilibriste est le fruit d'un labeur de deux ans. Un grand numéro de pompier politique. Car en 1903, quand Briand est nommé rapporteur du projet législatif, la « guerre des deux France », qui couve depuis les premières lois Ferry à l'école, est à son paroxysme. Nommé un an plus tôt à la tête du gouvernement, Émile Combes, un ancien séminariste, traque sans relâche les puissantes congrégations où tant d'élèves sont formés. Plus question de laisser ces « papistes » véroler les jeunes esprits. Des milliers établissements scolaires sont fermés, des religieux, expulsés manu militari, s'exilent...

Pour éteindre le feu, il fallait donc une âme de démineur. « Notre loi est raisonnable, équitable. Elle concilie les droits de l'Église et de l'État », conclut Briand, futur prix Nobel de la paix (1926) devant la Chambre. Après tant de vents contraires, elle est adoptée à l'Assemblée par 341 voix contre 233. La neutralité de la République, qui ne privilégie aucun culte, est assurée, tout comme la liberté de conscience. « Jour de deuil », titre néanmoins la Croix, qui s'afflige de ce que l'Église a été divorcée -contre son gré- de l'État. Il faudra une autre guerre, dans l'enfer des tranchées où les ennemis d'hier fraterniseront, pour que les plaies se referment enfin.

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