«J'appuie sur la gâchette...» : des pilotes racontent le raid des avions français en Syrie

«J'appuie sur la gâchette...» : des pilotes racontent le raid des avions français en Syrie

Les Rafale ont décollé vendredi, en fin de journée, depuis la France, pour frapper deux sites, en Syrie, où des armes chimiques étaient produites et stockées.

leparisien.fr, publié le lundi 16 avril 2018 à 23h00

Les forces françaises, avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, ont frappé dans la nuit de vendredi à samedi plusieurs sites en Syrie. C'est l'une des plus longues opérations de l'armée française.

Il faut s'équiper. Enfiler une combinaison, un pistolet automatique (au cas où), faire le tour des Rafale sur le tarmac, jeter un œil aux missiles Scalp une dernière fois. Vendredi après-midi, le lieutenant-colonel Frédéric, 37 ans, est en train de se préparer quand le feu vert tombe, après quelques jours de suspense. L'opération Hamilton peut commencer.

Conjointement avec Américains et Britanniques, Emmanuel Macron vient de déclencher l'ordre de frapper des sites de stockage ou de production d'armes chimiques par le régime syrien. Les pilotes sont déjà prêts. Ce chasseur expérimenté - 2 000 heures de vol au compteur - s'apprête à vivre ce qu'il qualifie de « mission la plus longue et compliquée », de sa carrière. Sur la base 113 de Saint-Dizier (Haute-Marne), ils ont été mis en alerte dans la nuit de dimanche à lundi. Avec cette consigne : être prêt à faire feu dans un délai compris de quelques heures à quelques jours.

A bord, «on est conscient des enjeux, de la menace»

Son Rafale décolle vendredi, en fin de journée. « Étrangement, c'est un moment de décompression, raconte le pilote. Parce qu'une fois à bord, c'est parti. » Le stress s'est fait ressentir avant, lors de la préparation de cette partition très complexe que doivent dérouler ensemble les Rafale « tireurs » de l'armée de l'air, les Mirage de défense, ainsi que la Marine qui s'apprête à lancer ses nouveaux missiles depuis ses frégates. Sans oublier évidemment les armées alliées. Un vol intense, nocturne, pour préserver l'effet de surprise, se prémunir d'une riposte, mais aussi éviter de semer la mort.

Dans chaque Rafale, on compte un navigateur et un pilote. État-Major des Armées

À bord des cinq Rafale engagés dans l'opération, ils sont deux, le navigateur et le pilote. « La concentration est intense. On est conscient des enjeux, de la menace », témoigne le lieutenant-colonel Frédéric (son prénom). Quatre Mirage 2000-5 les escortent, équipés de six missiles d'interception longue portée. En cas de riposte, il faut se défendre. « Notre mission est de garder la menace à distance, tout en étant dans une logique permanente de maîtrise de l'escalade », précise le commandant Nicolas, parti de la base 116 de Luxeuil (Haute-Saône).

Sous tension, ces pilotes doivent aussi tenir physiquement. Le lieutenant-colonel Frédéric a embarqué des petites gourdes de compote, « pratiques et hydratantes ». Le commandant Nicolas, lui, a opté pour des barres énergétiques.

Ravitaillés à 8000 m d'altitude et à une vitesse de 550 km/h

Il fait déjà nuit et les avions de chasse doivent être ravitaillés. Une opération périlleuse, d'une grande technicité. Les pilotes doivent rejoindre un tanker et placer la perche de leur appareil dans le panier de 40 cm de diamètre du ravitailleur, à quelque 8 000 m d'altitude et une vitesse de 550 km/h, pendant cinq à dix minutes. « On est à moins de 10 m de l'autre avion, de nuit, et quand ça turbule, c'est dangereux », poursuit-il.

Ce soir-là, un ravitaillement a dû être différé en raison des mauvaises conditions météo. Durant la mission, le réservoir de chaque appareil aura été rempli à cinq reprises.

«Ce n'est pas un geste anodin, mais on n'est pas dans l'affect»

À quelque 6 000 km de Paris, les Mirage sont les premiers à arriver dans la « zone d'intérêt », sur laquelle les pilotes, secret-défense oblige, ne donnent aucun détail. « La tension augmente pour les tireurs comme pour ceux qui les escortent », confie le commandant Nicolas. L'heure des frappes approche. Sauf contre-ordre, le lieutenant-colonel Frédéric sait ce qu'il doit faire. « J'appuie sur la gâchette, raconte-t-il. Dans le cockpit, on sent le départ du missile. Il est lourd, cela allège l'aile. Ça fait comme une petite turbulence. » Aucun bruit, la cabine est pressurisée.

À quoi pense-t-il ? « À exécuter la mission. On est entraîné, prêt. On sait quelle cible on frappe, pourquoi on est venu, dit-il. Il y a un peu de stress, évidemment. Ce n'est pas un geste anodin, mais on n'est pas dans l'affect. » Il est environ 3 heures Le tir est déclenché de loin, pour ne pas se mettre en danger : « On ne voit pas l'impact. »

Les autres chasseurs larguent leurs bombes (9 par des avions, 3 depuis la mer), exécutant leur mission. Il leur a fallu moins de trente minutes pour toucher deux sites chimiques près de Homs. Les tireurs font ensuite demi-tour tandis que les Mirage partent les derniers.

Cinq avions ravitailleurs comme celui-ci ont participé à l'opération. État-Major des Armées

Le retour est un moment critique : « Il ne faut pas se relâcher. » Dans le Rafale, entre deux ravitaillements, pilote et navigateur évoquent l'anniversaire de la fille d'un des pilotes, « pour faire retomber la pression ». Dans son monoplace, le commandant Nicolas contemple la vue. « Les étoiles, la mer, la lumière des villes », évoque-t-il.

Après près de 14 000 km et dix heures de vol, les pilotes posent enfin leur appareil. « Un moment d'euphorie », confie le commandant Nicolas, au terme d'un des vols les plus longs jamais réalisé par l'armée de l'air tricolore.

Emmanuel Macron leur a rendu hommage dimanche soir : « L'opération a été parfaitement conduite, comme très peu d'armées au monde peuvent le faire. »

LIRE AUSSI >Frappes françaises en Syrie : débats animés au Parlement

Le service de gestion de commentaires évolue.

A compter du 29 mars, le Journal de Réactions et la publication de commentaires seront temporairement fermés.

Les discussions autour des sujets qui vous tiennent à cœur resteront prochainement possibles au travers d’un tout nouveau service vous permettant de réagir.