Gérard Collomb : "Mettre en prison les 26.000 fichés S est impossible"

Gérard Collomb : "Mettre en prison les 26.000 fichés S est impossible"
Le ministre de l'Intérieur, Gérard Collomb, le 27 mars 2018 à l'Assemblée nationale.

Orange avec AFP, publié le samedi 31 mars 2018 à 11h20

Dans un entretien accordé à Ouest-France, Gérard Collomb a assuré samedi "comprendre l'émotion des Français" après les attentats jihadistes dans l'Aude qui ont fait quatre morts le 23 mars. Mais pour le ministre de l'Intérieur, il est "impossible" de "mettre en prison les 26.000 fichés S, ou ceux qu'on jugerait dangereux, car l'inscription dans un fichier n'est pas une preuve de culpabilité".

Une partie de la droite et de l'extrême droite ont dénoncé la "coupable naïveté" de l'exécutif après les attaques de Carcassonne et Trèbes.

Le président des Républicains (LR), Laurent Wauquiez, et celui de Debout la France, Nicolas Dupont-Aignan, ont notamment réclamé "le rétablissement de l'état d'urgence". Ils ont également réitéré leur demande de rétention administrative des fichés S (pour "sûreté de l'État") les plus dangereux et l'expulsion des étrangers qui seraient dans ce cas.



"Je crois qu'il y a une certaine confusion entre les personnes fichées S et les personnes inscrites au FSPRT", a répondu Gérard Collomb, ce samedi 31 mars dans Ouest-France. "Ce dernier fichier suit le parcours de personnes radicalisées, alors que le fichier S est un sous-ensemble du fichier des personnes recherchées. Mais l'un comme l'autre sont des fichiers administratifs qui visent à aider au travail des services de renseignement".

"Frédéric Péchenard le dit lui-même"

"Mettre en prison les 26.000 fichés S, ou ceux qu'on jugerait dangereux est impossible, car l'inscription dans un fichier n'est pas une preuve de culpabilité", a ajouté le ministre. "Frédéric Péchenard (élu LR et ex-directeur de la police nationale), qui n'est pas réputé pour être laxiste, le dit lui-même. Quant à l'expulsion d'étrangers en situation régulière et connus pour radicalisation, c'est déjà le cas. Nous avons réalisé 20 expulsions en 2017, un nombre jamais atteint auparavant", a fait valoir le ministre de l'Intérieur.



Lundi, le vice-président LR de la région Île-de-France chargé de la sécurité, Frédéric Péchenard, avait expliqué que les demandes de Laurent Wauquiez étaient "très difficile à mettre en œuvre, techniquement et juridiquement". Estimant que "les signaux faibles étaient parfaitement décelés" par les services de renseignement français, l'ex-directeur général de la police nationale a dit préférer "d'autres mesures peut-être moins spectaculaires mais plus efficaces" telles que le rétablissement des perquisitions administratives et le renforcement du renseignement pénitentiaire, afin d'"affiner pour savoir qui va passer à l'acte" parmi ces personnes.

"C'était difficilement prévisible"

À la date du 20 février 2018, 19.745 personnes étaient inscrites au Fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT). Créé en 2015, ce fichier vise à comptabiliser tous les islamistes radicaux présents en France et susceptibles de constituer une menace, afin d'assigner un service à leur suivi et d'éviter "les trous dans la raquette". On y trouve aussi bien un homme signalé par son employeur parce qu'il ne veut plus serrer la main des femmes, une mineure récemment convertie à l'islam radical ou un homme en lien avec le groupe État islamique (EI) se disant prêt à passer à l'acte. Y figurent aussi ceux qui sont partis ou soupçonnés d'être en zone irako-syrienne.

Tous les "fichés S" (pour "sûreté de l'Etat") ne sont pas inscrits au FSPRT, et inversement. Et pour cause : ils ne sont pas tous liés à l'islam radical. La fiche "S" est un outil de police servant notamment à repérer un individu lorsqu'il tente de passer les frontières. Elle ne justifie pas à elle seule l'inscription au FSPRT. Il faut qu'il y ait d'autres facteurs aggravants, indiquant une radicalisation ou une volonté de passer à l'acte.

Radouane Lakdmin "était inscrit au FSPRT depuis 2015, mais les investigations initiées par les services de renseignement n'avaient mis en évidence aucun signe laissant présager un passage à l'acte", a rappelé Gérard Collomb. "La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) l'avait donc convoqué, comme cela se pratique pour un entretien administratif. Elle souhaitait s'assurer qu'il ne présentait plus de signe de radicalisation avant que son dossier ne soit éventuellement mis en veille". Et d'ajouter : "Le comportement de l'auteur suscite de nombreuses interrogations. Je vous rappelle qu'il a, le jour des faits, emmené sa sœur à l'école avant de réaliser son projet terroriste. C'était donc difficilement prévisible".



"La menace s'est transformée"

Faut-il réinstaurer l'État d'urgence ? "Je rappelle que pendant l'État d'urgence, cinq attentats ont été commis sur notre sol (Magnanville, Nice, Saint-Étienne-du-Rouvray, Paris sur les Champs-Élysées et Marseille). Si on était sorti de manière sèche de l'état d'urgence, sans prendre d'autres mesures, évidemment cela aurait été inconséquent", a répondu le ministre. "Mais ce n'est pas le cas, nous avons adopté la loi relative à la Sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme en octobre".



"La menace terroriste étant permanente, cette loi a inséré dans le droit commun des outils permettant de prendre des mesures de police administrative contraignantes : des mesures individuelles de surveillance ou encore la possibilité de procéder à des visites domiciliaires, etc", a-t-il ajouté. "Ce texte était critiqué par une partie de l'opinion comme étant 'liberticide'. Mais il y avait besoin de ces mesures pour le travail quotidien des services. Elles viennent d'ailleurs, d'être confirmées jeudi par le conseil constitutionnel".

"J'ai régulièrement rappelé, depuis que je suis ministre, que la menace n'avait pas disparu. Elle s'est transformée", a également martelé Gérard Collomb à Ouest-France. "Nous sommes passés d'attentats commandités depuis le front irako-syrien à une menace essentiellement endogène, avec des individus qui se sont radicalisés, quelques fois en petit groupe, et peuvent passer à l'acte rapidement".

"Pour détecter cette menace et l'enrayer, nous renforçons les moyens des services de renseignement : 1 900 postes supplémentaires seront créés sur l'ensemble du quinquennat. Et en 2018, le budget de fonctionnement de la DGSI augmentera de 17,5 %", a-t-il poursuivi. "Nous travaillons en permanence sur des individus radicalisés et nous mettons tout en oeuvre pour déceler un passage à l'acte imminent et déjouer des attentats. L'an dernier, vingt attentats ont été déjoués et deux en 2018.

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