Esclavage : la colère de Christiane Taubira après le silence d'Emmanuel Macron

Esclavage : la colère de Christiane Taubira après le silence d'Emmanuel Macron©THOMAS SAMSON / AFP

publié le lundi 10 mai 2021 à 18h48

"il est quand même édifiant de constater que le président de la République n'a rien trouvé à dire sur plus de deux siècles de l'Histoire de la France, alors qu'il y a cinq jours, il faisait des gammes sur Napoléon Bonaparte", a lancé Christiane Taubira sur Franceinfo ce lundi 10 mai.

Ce lundi 10 mai, Emmanuel Macron a commémoré à Paris, entouré par les plus hauts responsables politiques, le 20e anniversaire de la loi Taubira ayant reconnu l'esclavage comme crime contre l'humanité. Cette loi a été une étape majeure mais qui reste incomplète dans la réparation de cette page sombre de l'histoire.

Aucun politique n'a pris la parole au cours de la brève cérémonie devant le monument commémorant l'abolition de l'esclavage dans les Jardins du Luxembourg.

Mais ils ont écouté des enfants et des jeunes raconter, en slam ou avec un chant guadeloupéen, le "long combat de douleur et de sang" qu'a été celui des près de quatre millions de femmes et d'hommes ayant vécu en esclavage dans les colonies françaises jusqu'à son abolition en 1848.

Un parallèle "fâcheux"

Le silence de la part du chef de l'Etat n'a pas laissé Christiane Taubira de marbre. "Un silence peut être solennel. Ceci étant, il est quand même édifiant de constater que le président de la République n'a rien trouvé à dire sur plus de deux siècles de l'Histoire de la France, alors qu'il y a cinq jours, il faisait des gammes sur Napoléon Bonaparte", a lancé l'ex-Garde des Sceaux sur le plateau de Franceinfo.

"On a le droit d'avoir les fascinations qu'on veut. Ceci étant, même lorsqu'on a le culte des héros, c'est une époque qui ne manque pas de figures héroïques. A cette époque même de l'empereur Bonaparte, pour ma part, je choisis et je préfère le général Toussaint Louverture, la capitaine Sani Bel Air , le colonel Louis Delgrès, Solitude, Marie-Rose Totto, le chef Pompée, Bonnie, parce qu'ils se sont battus contre le rétablissement de l'esclavage et contre l'esclavage. Ils y ont perdu leur vie", a énuméré Christiane Taubira.


L'historienne Myriam Cottias, directrice du Centre International de Recherches sur les esclavages et post-esclavages (CIRESC), a à son tour regretté sur Public Sénat le "silence" du président lundi, jugeant que "le parallèle était fâcheux, quelques jours après la commémoration de Napoléon".

Une minute de silence

Durant la commémoration, une comédienne guyanaise, Yasmina Ho You Fat, a lu un extrait du discours prononcé en 1999 par la députée Christiane Taubira pour défendre le projet de loi qui sera finalement adopté le 10 mai 2001.

Dans son article 1er, cette loi affirme que "la République reconnaît que la traite négrière (...) et l'esclavage (...) constituent un crime contre l'humanité", la France devenant ainsi le premier pays à le faire.

"Cette inscription dans la loi, cette parole forte, sans ambiguïté, cette parole officielle et durable constitue une réparation symbolique, la première et sans doute la plus puissante de toutes. Mais elle induit une réparation politique en prenant en considération les fondements inégalitaires des sociétés d'outre-mer liées à l'esclavage", avait déclaré Christiane Taubira dans son discours, selon l'extrait lu.

Emmanuel Macron a ensuite respecté une minute de silence en présence de son prédécesseur François Hollande, des présidents des deux assemblées, Gérard Larcher et Richard Ferrand, de la maire de Paris Anne Hidalgo, de la présidente de région Valérie Pécresse, de l'ancien Premier ministre Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage, ainsi que de cinq ministres - Gérald Darmanin (Intérieur), Eric Dupond-Moretti (Justice), Jean-Michel Blanquer (Education), Roselyne Bachelot (Culture) et Elisabeth Moreno (Egalité entre les femmes et les hommes et Diversité).

"Une trahison de l'esprit des Lumières"

Après avoir affirmé en 2019 que l'histoire de l'esclavage faisait partie de "notre Histoire", Emmanuel Macron avait brièvement abordé ce thème mercredi dernier lors du bicentenaire de la mort de Napoléon, en estimant que la décision de l'empereur de rétablir l'esclavage en 1802 avait été une "trahison de l'esprit des Lumières".

D'autres cérémonies se sont tenues en métropole et outre-mer. A Paris, la maire PS Anne Hidalgo a inauguré un jardin Toussaint-Louverture, "figure de la lutte contre l'esclavage" et héros de l'indépendance d'Haïti.

Le maire LR du XVIIe arrondissement, Geoffroy Boulard, a par ailleurs demandé à l'Etat de s'engager à la reconstruction de la statue du père d'Alexandre Dumas - ancien esclave devenu général - fondue par les nazis.

Interrogé sur la question, qui reste épidermique, de la réparation financière de l'esclavage, le président de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage, Jean-Marc Ayrault, a estimé qu'elle n'était "pas forcément quantifiable" mais qu'elle devait se traduire dans des choix de politiques publiques "qui ne doivent pas être faits dans un esprit paternaliste mais de coopération et d'égalité".

Pour sa part, Marine Le Pen (RN) a dénoncé dans un communiqué les formes d'esclavage "moderne" comme "le trafic d'êtres humains" en Méditerranée "qu'encouragent sous couvert d'humanisme dévoyé des ONG" d'aide aux migrants.

Hasard du calendrier, la justice a jugé lundi un militant "anti négrophobie" qui avait tagué la statue de Colbert - ministre de Louis XIV et initiateur du Code noir ayant légiféré sur l'esclavage dans les colonies françaises - devant l'Assemblée nationale le 23 juin 2020. Une amende de 800 euros a été requise à l'encontre de ce militant guadeloupéen, Franco Lollia.               

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